Note sur "L'ange exilé"

A propos du chapitre XXII de L'ange exilé de Thomas Wolfe

Je profite d'une note sur le blog de Jean-Louis Kuffer, pour citer ce passage du chapitre XXII qui constitue à mon sens le point culminant du roman. Eugène, le héros, en révolte ouverte contre sa famille - et quelle famille ! - dit à sa mère, Eliza, qui le traite de monstre et lui prédit d’être puni par Dieu s’il y en a un dans le ciel :

« - Oh, il y en a un ! Je suis sûr qu’il y en a un ! s’écria Eugène. Parce que j’ai déjà été puni. Bon Dieu, je vais passer le reste de ma vie à me détacher de vous, à cicatriser et à oublier les blessures que vous m’avez infligées quand j’étais enfant. Mon premier mouvement, une fois sorti du berceau, a été de ramper vers la porte et tout ce que j’ai fait depuis a eu pour but l’évasion. Maintenant, je suis libre, même si vous avez encore des droits sur moi pendant quelques années. Et si je ne suis pas libre, je suis du moins enfermé dans la prison que je me suis faite, mais dans la jungle de ma vie je mettrai de la beauté, je mettrai de l’ordre : je trouverai ma voie, même si cela me prend encore vingt ans, et je la trouverai seul.

- Seul ? dit Eliza, toujours soupçonneuse. Où veux-tu donc aller ?

- Ah, dit-il, tu ne t’en es pas aperçue, hein ? Je suis déjà parti. »


Thomas Wolfe fait apparaître avec une finesse extraordinaire les mécanismes pervers de la manipulation familiale subie par Eugène. Il met en scène les fondements qui sous-tendent leurs échanges, les pièges verbaux et affectifs dont il est la victime.

Par exemple : en finançant une partie de ses études universitaires, la famille d’Eugène estime le tenir et peut ainsi l’humilier tout en gardant bonne conscience. Et comme ils payent, ils ne manquent de lui rappeler ce qu’il leur doit. Sur l’échiquier familial, chaque membre est toujours en position de devoir quelque chose à l’autre. « Tout ce qu’on t’a offert ». L’argument comptable témoigne de l’incapacité des uns et des autres à faire preuve d’empathie. Manière de dire qu’au vu de ce qui a été donné, l’autre doit une reconnaissance et une soumission illimitée à la loi du clan.

Eugène est un monstre au sein de sa famille (le monstre étant ce qui constitue une énigme, une différence incompréhensible). Sa différence les agresse. Les siens sont incapables de le comprendre. Ce qu’il est devenu les offensent. Il est indéchiffrable et constitue par là même une menace contre laquelle ils vont réagir violemment. Ce que ne manque pas de faire Luke, le frère d’Eugène, en l’agressant physiquement. Incompréhension, incapacité à verbaliser, donc à échanger. Les interactions chez les Gant sont pulsionnelles. Oui, Eugène paie cher le prix de sa différence, son devenir d’adulte, la solitude qui résulte de ce qu’il a compris (solitude qui est en même temps sa liberté).


Eugène va faire exploser le vice d’une morale qui sert de vernis et de bonne conscience à cette famille fort peu attachante, si ce n’est le père, sculpteur d’anges et Titan écroulé. (On trouve aux chapitre XXIII une description lapidaire de chaque membre).

Eugène, figure d’adolescent en rébellion, va s’extraire du bourbier familial en parvenant à nommer, à verbaliser, à comprendre la perversion du lien qui les unit – fonction libératrice du langage -, tandis qu’eux grouillent aveuglément dans la méchanceté. Eugène qui se donne rien de moins que la beauté comme issue salvatrice : «… mais dans la jungle de ma vie, je mettrai de la beauté, je mettrai de l’ordre ».

Oui, en parvenant à s’exprimer, il parvient à se réapproprier son destin, à devenir acteur de sa vie. En prenant conscience des liens obscurs qui le lient à sa famille, il entame le nécessaire affranchissement qui est celui que vient à connaître, sous une forme ou sous une autre tout adolescent. Une rupture plus ou moins heureuse, toujours empreinte d’une certaine brutalité, comme lors de toute mue ou toute séparation avec une partie de soi dont il faut se détacher pour poursuivre son chemin. La compréhension acquise par Eugène, cette clarté nouvelle, lui permet de poser une limite sur laquelle s’appuyer pour entamer ce long périple vers soi-même.

Eugène, ange exilé au sein de la famille Gant en quête de soi sur terre. « Ô perdu »… Deux mots qui résument à eux seuls le parcours d’Eugène Gant.

____________________________________
Note sur le blog de Jean-Louis Kuffer: Les anges exilés de Thomas Wolfe.
La citation est tirée du chapitre XXII de l’Ange exilé, Editions l’Age d’Homme.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?