Ils s'acharnaient à défaire ce que quelques-uns faisaient.
-C'est un peu du pipo vos haïku. Trois vers... Vous plaisantez!
-Et toute une vie pour les faire...
Pourquoi le mot "hexamètre" ne fait que trois syllabes?
-Vous faites quoi dans la vie?
-Je suis poète.
-C'est quoi exactement?
-C'est une sorte de panneau solaire. Ca capte la chaleur humaine pour la restituer.
-Ah? Vous trouvez l'homme spécialement chaleureux?
-Non. C'est pour ça que je gagne si mal ma vie.
-"Vous êtes romancier?"
-"Non, pire. Poète."
Libérez la joie!
Les feuilles d'automne en séchant se recroquevillent comme si elles croisaient les bras sur leur poitrine pour mourir.

La tiers

Je suis la tiers.

Je suis celle qui n'existe pas. J'incarne un fantasme. Date de péremption à l'appui. Je suis celle de tous les plaisirs que ces deux-là ne savent plus s'offrir, de tous les mots qu'ils n'osent plus prononcer, de toutes les attentions qu'ils ne savent plus avoir, de toutes les frustrations qu'ils ruminent. Je suis un espace de sexe, de fun et de romantisme. Je suis, en somme, leur fusible.

L'officielle ignore-t-elle mon existence? Je ne saurais le dire. Ces choses-là ne sont pas très claires. De toute manière, elles ne sauraient l'être. Je suis la zone floue de leur relation. Peut-être préfère-t-elle jouer à celle qui ne sait pas. Ca l'arrange somme toute que le désir ait été évacué de leur petit intérieur propret qu'aucun orgasme ne vient plus perturber.

Je suis la tiers. Je ne suis pas une prostituée. On me paie de mots et de promesses. Je suis celle qui sera sacrifiée sur l'autel de leur joie de se retrouver. Je leur aurai permis de se reconnaître à nouveau, pour quelques temps. J'aurai été un joli détour et je crèverai dans ma solitude alors qu'ils se blottiront l'un contre l'autre, fort de la frayeur qu'ils ont connue, fort de la lâcheté qui les empêche de se quitter ou de vivre pleinement leur relation.

Comment ai-je pu croire des mots que je savais minés? J'avais pourtant bien vu les racines profondes et cossues qui les liaient. Et qui transparaissaient dans chacun des mots qui niaient leur force. J'ai voulu croire qu'une rose qui se pose sur le tronc d'un chêne aurait la force de le déraciner. J'ai voulu le croire car je le sentais sincère et souffrant.

Les mots qui mentent sont les mêmes que ceux qui disent la vérité. Mais je crois qu'il ne m'avait pas menti quand il est venu vers moi. Et qu'il aurait aimé réussir la greffe du chêne et de la rose. Il aurait voulu qu'un miracle se produise, qu'une plante d'une nouvelle espèce, qui aurait été notre histoire, naisse.

M'expliquerez-vous pourquoi je suis celle qui s'est trouvée là à un moment où un homme croit dans sa capacité de s'arracher à une vie dont il ne veut plus? Une vie qui paraît si bien lui convenir, pourtant. Il ne lui manquait peut-être que quelques ébats un peu lascifs. Quelques mots crus qu'il n'a pas osé prononcer depuis longtemps et qui auront suffi à satisfaire le mâle qui sommeillait en lui. Un mâle qui cherche maintenant à ne surtout pas me faire de mal. Pour que je ne fasse pas trop de bruit.

-"Tu comprends..."

Moi, en larme, je ne comprends qu'une chose. C'est que j'ai vécu quelques mois sous-vide. Conservation impeccable. Pas de trace. Je n'ai été rien d'autre qu'un petit frisson. Et comme je suis bien gentille, je comprends. Je comprends qu'un pétale de rose ne déracine pas un chêne. Aussi pourri puisse-t-il être. J'ai poussé comme une belle fraise sur le fumier de leur couple. Bonheur!

La tiers, je suis la tiers-exclue.

Et alors que lui vivait une relation virtuelle, moi je lui ai ouvert mon cœur, je lui ai offert mon corps, mon intimité. J'ai éprouvé des sentiments qui donnaient un sens à ma vie. Moi, je ne jouais pas.

Sa grande crainte était que je tombe enceinte. Là, soudain, la Playstation aurait accouché d'un personnage de son jeu. Moi, je ne craignais pas de porter la vie, ô non. Je craignais d'entendre des mots qui m'auraient dit: "Avorte!" "N'existe pas!" "Ne procrée pas!" "Reste à ta place!"... Le néant.

Ma pauvre fille, ne pouvais-tu pas simplement te tenir à l'écart? Mais je n'avais rien demandé, moi. Etre à l'écart, j'ai l'habitude, c'est même un style de vie chez moi. Simplement là, soudain, j'avais l'impression de pouvoir quitter la marge pour enfin entrer dans le texte. J'ai très vite été biffée. Fausse note sur une partition insipide. Je sonnais trop haut. Je demandais trop.


Je suis la tiers, cette belle dans la vie d'un adulte qui se brûle quelques instants au contact d'un rêve qu'il porte au fond de ses entrailles. Encore un peu, et il m'aurait reproché d'avoir déterré la hache des songes.

Aujourd'hui, il se tortille dans sa culpabilité. Il déblatère des excuses qui sont autant d'insultes à ce que nous avons pu vivre de beau. Il nie même ces quelques restes afin d'être sûr de pouvoir dormir en paix.

Je ne lui demandais pas tout, mais juste le courage de souhaiter bon vent à un pétale de rose pour qui cette rencontre fut importante, malgré tout.

Une tiers en miettes, ça fait combien de dixièmes?

Le porte-mine

Petit, déjà, je raffolais des articles de papeterie en tous genres: crayons gris, gommes, règles, blocs de papier, fourres plastique, trombones. Grâce à la complicité de mon père, je ramenais parfois de son travail un stock de matériel. Je prenais le soin de ranger le tout soigneusement dans les tiroirs de mon bureau que j'ouvrais fréquemment pour contempler mon trésor. La vue de ces provisions me procurait un profond sentiment de plaisir et d'apaisement que je n'ai jamais vraiment su m'expliquer. D'autant que je ne me connais pas d'aïeul papetier.

Aujourd'hui encore, je collectionne des petits carnets de toutes les formes. J'aime le contact du papier, l'odeur d'un crayon en bois, l'encre sur mes doigts. Ce sont des objets et des matières qui font partie de mon univers familier. J'aurais voulu savoir peindre pour avoir une belle boîte pleine de pinceaux et de tubes de toutes les couleurs.

C'est peut-être pour cette raison que, l'autre jour, à mon travail, en allant dans la salle des compactus chercher des fournitures de bureau (on ne se refait pas), mon attention fut attirée par un porte-mine déposé sur un des petits bacs en plastique où le matériel est rangé. Il ne se trouvait pas dans un des compartiments étiqueté "gommes", "crayons", "règles"... La disposition dans laquelle on l'avait laissé, bien en vue, semblait signifier que son propriétaire souhaitait qu'il trouve un repreneur. Surtout qu'il avait pris la peine de le ramener là afin qu'un autre puisse l’utiliser. Au lieu de l'abandonner au fond d'un des tiroirs de son bureau.

Je me suis demandé auquel de mes consciencieux collègues il avait bien pu appartenir. Quelle était la forme de son écriture? Petite ou grande? Et que lui faisait-il écrire à ce porte-mine? Des esquisses de projets ambitieux? Ou des choses ennuyeuses? Devenait-il un précieux allié pour dessiner et faire passer le temps durant d'interminables réunions de travail? Enfin, l'avait-on relégué là au profit d'un de ces petits ordinateurs de poche. Si c'est le cas, il avait eu un rival de taille, hypersophistiqué, notre petit crayon mécanique.

Autant de questions que je me suis posées, moi, le Sherlock Holmes des compactus. Avant de sortir mon porte-mine de son sarcophage afin qu'il reprenne du service.

Le mégathérium

Dans une chronique de Léon-Paul Fargue, je lis ce mot: le mégathérium.

-"Le quoi?"

Oui, le "mégathérium".

Ce terme m'est non seulement inconnu, mais je le trouve un peu monstrueux. A cause du préfixe "méga-" peut-être. J'ai le sentiment instinctif de me retrouver face à un vocable d'une autre ère, vieux de plusieurs millions d'années. Mais notez qu'il est tout autant étonné que moi de cette rencontre insolite:

-"Oh! Un mégathérium!"
-"Oh! Un homme!"

L'engin sonore reste impénétrable. Je me trouve face à un dinosaure lexical. Saurai-je même en retrouver la trace dans un dictionnaire? Un archéo-lexicographe aura-t-il songé à partir à sa recherche? Je me demande vraiment au fond de quel musée Fargue est allé trouver ce pachyderme sémantique.

D'ailleurs, quelle est sa taille? Pourrait-il m'écrabouiller sous son énorme patte? Et, s'il est si gigantesque, comment notre auteur l'a-t-il fait entrer dans sa chronique? Parce qu'une chronique nous raconte des petites histoires de tous les jours, des choses familières. Fargue est complètement anachronique avec son mot fossile. Encore, l'aurais-je lu dans un roman de Victor Hugo, je ne dis pas. Notre mégathérium aurait eu de la place pour s'ébattre dans une prose assez vaste pour accueillir l'Humanité entière, la mer, la Révolution, Waterloo. Mais franchement, je le vois mal traverser les ruelles du Paris intime de notre chroniqueur. Même si on y croise des êtres aussi fantasmagoriques que Toulouse Lautrec.

Je me hasarde tout de même à ouvrir le Petit Robert. Quasi sûr de ne pas l'y trouver. Pourquoi un dictionnaire s'acharnerait-il à conserver un mot pareil? Je me dis qu'il a certainement dû s'empêtrer dans la toile arachnéenne du web, dévoré par les nouvelles technologies. Ou bien ce sera l'usage qui l'aura enterré. On ne place pas un mot pareil tous les jours dans la conversation. Eh bien, figurez-vous que je l'ai trouvé! L'ouvrage m'indique: "Grand mammifère fossile des ères tertiaires et quaternaires". Et plus loin, j'apprends que sa forme fait penser à celle d'un paresseux.

Bonheur! Pour un fan de Gaston Lagaffe, quelle découverte! Mon mégathérium me devient immensément sympathique. Je me trouve face à un paresseux comme ceux que j'ai pu voir dans les reportages animaliers, mais version dinosaure. Un maxi-paresseux en somme. On ne devait pas l'importuner celui-là.

D'ailleurs, ce n'est pas vrai que le paresseux est paresseux. Il a tout simplement un rapport au temps en adéquation avec sa nature. Il se hâte lentement. Il savoure. Malheureusement, son évolution à travers les âges a voulu qu'il devienne plus petit, plus fragile, plus vulnérable. Il doit sans cesse ruser pour échapper aux griffes meurtrières du jaguar. On ne nous laissera donc jamais tranquille...

Mon mégathérium a su être habile et se tapir sous un vocable un peu gros, un peu incompréhensible afin qu'on lui fiche la paix jusqu'à la fin des temps. Il savait qu'ainsi il ne serait pas dérangé. A part, peut-être, par un poète comme Léon-Paul Fargue qui connaît bien ses ancêtres, lui, le maître des flâneurs inspirés.

Le "nous" des amoureux

"Nous" est la première maison des amoureux. La plus durable certainement. Electricité à tous les étages. Voyez leurs regards étincelants. Chauffage central. Leurs cœurs battent forts. Fond musical harmonieux. Leurs voix susurrent des mots charmants. Oui, le "nous" des amoureux est leur premier logis, où ils se retrouvent avant même leur premier baiser. On emménage un pronom avant de donner un nom à ce qu'on vit. Chacun dépose des bouts de son histoire:

-"Toi, tu verrais ça où?"
-"Cette couleur te plaît?"

On conjugue ensemble des verbes qui se nouent comme des doigts qui s'enlacent. Des conjonctions sont en train de naître. Des agents de liaison s'agitent en tous sens. Le "nous" des amoureux est une formule simple: c'est moi, augmenté de toi. Toi, que j'accueille, toi avec qui je suis prêt à compter, car tu comptes pour moi.

Au sein de notre "nous", on aime se dire "tu", comme si on reculait de deux pas pour mieux se regarder, puis mieux se rejoindre. Parfois, on aime même se grimer d'un "vous" pour se rendre un peu étranger l'un à l'autre, pour faire comme au début. Cette petite politesse pronominale nous permet de nous courtiser à nouveau.


Le "nous" des amoureux est une petite coquille susceptible de croître. Peut-être, un jour, ce "nous" nous débordera et qu'une troisième vie demandera tous nos soins et toute notre attention. Le "nous" des amoureux est une alchimie grammaticale.

Mais on ne peut pas capitaliser sur ce "nous". Il est sans cesse à conquérir. Il devient fragile si l'amour le déserte. Coquille vide, mot-valise, qui s'érode et finit par craquer. "Nous" est un pronom dont il faut faire une affaire personnelle.

Parfois ce "nous" crève. La cause en est cette belle à talons aiguilles qui l'a percé, laissant s'échapper ce liquide amniotique si nécessaire au couple: la confiance. Mais ce n'est pas la faute à l'aiguille. Quelque chose s'essoufflait, laissant la possibilité à un "elle" ou un "il", bref à un pronom de la troisième personne de s'introduire. Le "nous" n'est exclusif que d'un pronom personnel: celui de la troisième personne. Il accueille en toute saison ceux de la deuxième personne: le "tu" et le "vous" sont bienvenues. Mais le tiers est banni.

Après avoir jeté un rapide coup d'œil à travers la lucarne intime du "nous" des amoureux, retirons-nous pour ne pas les importuner. Les mots ont aussi leur pudeur, qu'il convient de respecter.

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?