Ernestine - Non, mais tu ne veux tout de même pas que je fasse le premier pas! C’est hors de question!
Marthe - Mais tu m’as dit qu’il manquait d’assurance. Il t’a même confié qu’il n’avait pas beaucoup d’expériences...
Ernestine - Tu verrais qu’avec ma veine que ce soit encore moi qui prenne un râteau? Tu imagines que je l’embrasse et qu’il se dérobe en me disant qu’il a besoin de temps? Je crois que pour le coup j’ai vraiment fait tout mon possible pour le mettre en confiance. Ce ne sont plus des garanties que je lui ai données, c’est une casco complète!
Marthe [en riant] - Raconte!
Ernestine - J’ai complètement craqué sur lui. Ce mec est pour moi!
Marthe - Mais la première fois que tu m’en as parlé, tu m’as dit que tu l’avais croisé au travail et qu’il avait tout du jeune cadre dynamique pas encore sec derrière les oreilles.
Ernestine - D’accord, je me suis complètement plantée. Au début, je l’ai ignoré. Mais il n’arrêtait pas de me tracer, de venir vers moi, et je dois dire qu’au fil des conversations, j’ai senti que j’aimais sa présence, et je cherchais moi aussi à passer le plus de temps possible avec lui. Et nous avons commencé à chastement nous voir hors du bureau.
Marthe - Tu crois qu’il est gay?
Ernestine - Je me suis posé la question, mais je ne crois pas.
Marthe - Qu’en sais-tu?
Ernestine - La manière dont il me regarde, ou plutôt dont il me dévore des yeux... Il m’a même dit que les traits de mon visage étaient des rails de coke qui le faisait psychotroper.
Marthe - C’est mignon... Tu crois qu’il est impuissant?
Ernestine - Ça te dérange si on n’imagine tout simplement qu’il est timide?
Marthe - D’accord, d’accord. Mais te connaissant, je suis étonné que le bonhomme n’ait pas encore craqué.
Ernstine - Il est un peu coincé quand même. Pour notre premier rendez-vous, je me suis acheté une écharpe sur laquelle il était écrit: “Saute-moi au cou.” Je ne suis pas sûr qu’il ait compris le message. On aurait dit qu’il était en train d’interpréter un passage de la Torah.
Marthe - C’est un intello ce mec! Ce sont les pires... Ils passent leur temps à essayer de comprendre ce qui est évident.
Ernestine - Je lui ai également prêté des livres que j’aime et, dans le lot, je lui ai glissé des nouvelles érotiques de Régine Desforges. Et tu sais ce qu’il a fait?
Marthe - Je n’ose pas imaginer...
Ernestine - Il a écrit une nouvelle érotique de son cru en me disant qu’il ne s’y était jamais essayé et qu’il voulait avoir mon avis.
Marthe - Tu plaisantes? Mais c’est un gros malade ce type!
Ernestine - Je me suis demandé s’il voulait me rendre dingue, parce qu’elle est vraiment très bien écrite et surtout, sans qu’il ne fasse une seule fois allusion directement à nous, j’ai l’impression qu’il a su mettre des mots sur mes désirs, comme nous nous connaissions depuis toujours, alors que ça fait à peine deux mois. C’est quelque chose qui m’avait perturbé lors de notre première rencontre. Je ne savais pas si on se rencontrait ou si on se retrouvait.
Marthe - Une chose est sûre, tu es cuite, et tu vas finir grillée si les choses n’évoluent pas! Si tu ne veux pas faire le premier pas, tu n’arrives pas au moins à le pousser à sortir de son périmètre de sécurité?
Ernestine - Justement, après l’avoir lu, j’ai compris que c’était un sensuel refoulé. Alors, j’ai décidé de passer la vitesse supérieure. Je lui ai donné rendez-vous pour l’apéro dans un bar latino et pour l’occasion j’ai mis mon push-up, tu sais, celui qui me fait une poitrine si pigeonnante que je ne me vois plu les pieds. Et j’ai choisi un chemisier blanc très échancré.
Marthe - Il faut ce qu’il faut. Et comment a-t-il réagi?
Ernestine - Heureusement qu’il était arrivé avant moi et qu’il était déjà assis lorsque j’ai enlevé ma veste, parce que je l’ai vu vaciller.
Marthe - Faut dire que tu as le matos pour...
Ernestine - J’étais ravie du résultat. Je lui ai donné un monstre uppercut visuel, le pauvre, il était complètement sonné. Remarque encore heureux, parce que s’il n’avait pas réagi j’aurais eu du souci à me faire.
Marthe - Et comment s’est passée la soirée?
Ernestine - C’était tendre, intime, nous avons ri, papoté de tout et de rien, bu du rosé à n’en plus finir. Mais il n’a pas pu faire tard, sa copine était à la maison.
Marthe - Mais il ne l’a pas encore quittée? Tu es sûre qu’il ne cherche pas une simple histoire de fesses ton bonhomme? J’espère que ce n’est pas encore un de ces petits bourgeois coincés qui fantasme sur toi et qui viendra ensuite t’expliquer en larmoyant qu’il ne voulait pas te faire de mal pour vite rentrer chez bobonne?
Ernestine - Je prends le risque. Je me suis tellement fait balader par des mecs qui ne pensaient qu’à me mettre dans leur lit et qui ne lui arrivent pas à la cheville. Alors si je dois faire encore une fois dans le pathétique, autant que ce soit avec lui. Et je ne pense pas que ce soit uniquement sexuel, sinon nous aurions déjà eu une aventure.
Marthe - Tu sais, les mecs sont tous les mêmes...
Ernestine - Bon, mais tu sais, j’espère bien qu’il a aussi envie de moi. Tu crois quoi? Je veux le rende complètement addict, qu’il se lève en se réjouissant de me voir au travail, qu’il rentre à la maison l’âme en peine parce que je ne suis pas avec lui, qu’il se couche pour rêver de moi, qu’il appréhende l’arrivée du week-end parce qu’il ne me verra pas pendant deux jours!
Marthe - Oui, bref, tu veux qu’il souffre autant que toi.
Ernestine [rire] - ...
Marthe - Et qu’est-ce qui te fait croire que c’est l’homme de ta vie.
Ernestine - Je me sens bien avec lui. Et je peux lui parler de choses que je n’ai jamais racontées à un homme, peut-être même pas à une femme.
Marthe - Et moi qui pensais que tu me disais tout...
Ernestine - Mais non, ne le prends pas mal. Simplement, c’est la première fois de ma vie que je me sens si proche d’un homme. Nous avons une complicité que je n’ai jamais connue avant, quelque chose que je n’imaginais d’ailleurs pas connaître un jour. Je ne veux pas gâcher cette occasion.
Marthe - Et tu vas t’y prendre comment pour qu’il fasse le pas?
Ernestine - Rien. Avec un autre, j’aurais sorti le grand jeu, mais avec lui, je ne sais pas pourquoi, je n’’ose pas. Je ne supporterais pas d’avoir tout fait capoter en lui mettant trop de pression. D’ailleurs, je dois bien dire que je ne sais pas comment je me relèverai si ça ne marche pas.
Marthe - Je pense que tu devrais tout de même le bousculer un peu. Tu as pris la foudre, aucun doute là-dessus. Et je sens bien à travers ce que tu me racontes que vous avez quelque chose à vivre ensemble. Qui sait, peut-être que tu as trouvé un mec bien. C’est si rare de nos jours de trouver un vrai névrosé.
Ernestine [en riant] - Tu es nulle!
Marthe - Mais si vous continuez comme ça, votre romance va pourrir sur pied et vous allez finir par vous rendre malade.
Ernestine [rêveuse} - Il m’a dit l’autre jour que je l’avais fécondé, que je ne cessais de croître en lui, et que depuis que nous nous étions rencontrés, j’occupais le cœur de sa vie.
Marthe - C’est joli, mais j’espère qu’il ne te raconte pas des bobards...
Ernestine - Je ne me suis jamais senti autant compter pour quelqu’un. J’aime comme il me regarde, comme il me parle, comme il me donne l’impression d’être précieux pour lui lorsque nous sommes avec d’autres personnes.
A ce moment-là, Marthe se retourne vers moi.
Marthe - Et vous qui nous écoutez sans en avoir l’air, qu’en pensez-vous? Si, si, vous croyez que je ne vous ai pas remarqué?
Moi [décontenancé] - Si j’étais à la place de ce Monsieur, je débarquerais sur-le-champ avec mes valises chez Ernestine pour lui demander l’asile et le couvert.
Marthe [en riant] - Moi, je vous donne volontiers l’asile si vous voulez.
Ernestine - Marthe... Tu ne peux pas t’empêcher!
Moi - C’est gentil de votre part, mais comme l’a très bien dit le prétendant d’Ernestine, ma Bien-Aimée m’a fécondé et le centre est occupé, et bien occupé même.
Marthe - Je n’ai vraiment pas de bol...
Moi - Et si je peux me permettre Ernestine, je crois que Marthe a raison. Vous êtes bien trop engagé l’un envers l’autre pour reculer, ce serait un désastre. Et il le sait aussi bien que vous. C’est peut-être ce qui lui fait peur et ce qu’il ressent le dépasse. En vous rencontrant, vous lui avez fait franchir un seuil. Dès cet instant, le cadre de sa vie précédente a volé en éclat et il est un peu perdu. Mais heureusement, il a un repère très clair: vous.
Ernestine - Mais alors pourquoi il ne me prend-il pas dans ces bras? Qu’est-ce qu’il attend? Je vois bien qu’il en crève d’envie.
Moi - Belle comme vous êtes, provoquez-le, faites sauter les verrous de sa peur, libérez son courage. Et puis cessez de vous prendre le chou avec ses fichues questions de premier pas. Où est-il écrit que l’homme doit faire le premier pas? Et si vous ne voulez pas le faire, alors faites-le trébucher. Il sera ravi de tomber dans vos bras et il s’y sentira si bien qu’il n’aura plus envie de revenir en arrière, vous verrez.
Marthe - Il a raison! Passe à l’action. Tu l’invites boire un verre chez toi, tu t’absentes quelques minutes et tu reviens en petite tenue!
Ernestine - Mais il va me prendre pour une fille facile...
Moi - C’est justement de facilité dont il a besoin pour sortir de cette situation compliquée. Stimulez ses ardeurs.
Marthe - Stratégie du pôle Nord! Vu qu’il est tout déboussolé, tu vas lui aimanter l’aiguille!
Moi - Absolument, stratégie du pôle Nord...
Ernestine - Et si ça ne marche pas?
Moi - Ça marchera, je vous assure. D’ailleurs, vous butez sur ce premier pas alors que, comme je vous l’ai dit, vous avez déjà commencé à cheminer ensemble sans même vous en rendre compte. Faites-vous confiance.
Marthe - Viens Ernestine, nous allons chez toi mettre en place un plan de bataille.
Tandis que je les regardais s’éloigner côte à côte sur le trottoir, je songeais que celui qui avait les faveurs d’Ernestine était un bienheureux d’être désiré avec tant d’ardeurs.
