Clonons Pennac pour sauver l'Europe!
J'ai parfois l'impression que le bagage culturel d'une partie de la jeune génération s'est réduit à la taille d'un baluchon, et encore. L'accès à des sommes hallucinantes de connaissances via le web favoriserait-il l'ignorance à grande échelle et l'incapacité de métaboliser les savoirs, de se les approprier? On tâte de la culture du bout de l'index, comme si on triait dans les aliments dans l'assiette, repoussant ce qui est trop consistant, qui demande un effort, pour ne garder finalement que le plus léger. Le problème c'est que ce n'est pas nourrissant. Le savoir se goûte, se mâche, ça se digère, se mélange au plus intime de soi - toujours le couple saveur et savoir. Il faut y mettre du temps et de la peine. Si elle reste déposée virtuellement hors de moi, et que je me targue de pouvoir y accéder en tout temps sans jamais m'y intéresser, parce que c'est superflu, inutile, elle ne m'est rien, c'est un catalogue d'exposition.
En écrivant ces quelques lignes, j'ai vraiment l'impression d'être un vieux machin - je suis un vieux machin. Et pourtant je peux témoigner qu'en l'espace de quinze ans, j'ai pu constater par moi-même qu'un ensemble de références qui pouvaient par le passé encore vaguement évoquer quelque chose à bon nombre de mes interlocuteurs, ne signifie aujourd'hui absolument plus rien. Rien du tout. Et par un étrange renversement, le savoir qui pouvait auparavant qualifier quelqu'un, être non pas un signe de pouvoir (souvent il l'est), mais d'humanité, manque parfois de peu de le faire passer pour ridicule, un attardé qui s'intéresse à de biens vieilles choses pathétiques et hors du temps, n'ayant plus aucun lien avec la réalité vécue - comme on se trompe. Si le lisse de l'écran et sa potentielle virtualité doit nous servir d'avenir aux jeunes, je m'inquiète. Leur vie risque de manquer singulièrement de reliefs. Pour ma part, je préfère me rouler allégrement dans la poussière des greniers du savoir!
Hier à la crèche, comme elle faisait des siennes, elle a été exclue du groupe, c'est-à-dire mise à un mètre, c'est peu, mais à hauteur de moins de deux ans, c'était une distance tragique qui a suffi à lui arracher de hauts cris et de rondes larmes. Et m'est revenu ce souvenir de l'école enfantine où j'avais également été mis à l'écart alors que le groupe était en cercle autour de la maîtresse et, assis sur ma chaise à ma table, je cassais mes crayons de couleurs les uns après les autres en regardant furieusement Madame Baud, l'institutrice aux formes généreuses et protectrice dont j'étais éperdument amoureux.
Cruel de voir qu'une personne de grand âge qui perd son conjoint ne bénéficie quasiment d'aucun encadrement psychologique, parce que ça va de soi vous comprenez, c'est la fin, alors on meurt. Oui, mais celle qui reste se trouve souvent pendant encore de longues années, tous les jours, avec certains souvenirs de ce passé commun qui sont parfois très douloureux. Et il serait bon, apaisant, de pouvoir mettre un peu de clarté. Cela aiderait à mieux appréhender cette nouvelle ère qui s'ouvre, de veuvage, qui est une forme de célibat et donc aussi de relations à refaire. Mais comment faire si on n'a personne à qui en parler, sans être un tant soit soutenu pour comprendre ce qui est arrivé. L'effondrement d'un pan de vie qui a hauteur d'arbre équivaudrait à la chute d'un séquoia géant, ça laisse une sacré béance. Et celle qui reste n'a qu'à être ce qui reste, le solde d'une vie commune. Elle est assise à la table de la cuisine, ne comprenant pas bien ce qui lui arrive, aplatissant des deux mains pour la nième fois le bord de la nappe comme si elle voulait tirer un trait net sur tout ce qui lui fait mal. Il est mort, il avait 90 ans, c'est naturel... C'est tout de même énorme ce qu'on tente de lui faire avaler en le mettant sur le compte du «naturel»:
- Votre compagnon de vie s'est dissout dans le grand tout, il était biodégradable, vous devriez être contente. Ah! Oui, mais ça ne vous exempte pas des taxes d'incinération ni de toute la paperasserie. Et en ce qui vous concerne, vous comprendrez que si nous devions mettre en place une cellule psychologique chaque fois qu'un conjoint décède, nous ferions exploser les coûts de la santé. Alors vous allez gentiment prendre votre antidépresseur, ce qui vous permettra en plus de soutenir la chimie bâloise.
Alors ainsi va la vie qui veut qu'on laisse le survivant s'empoisonner du bilan d'une vie qu'il ne sait pas faire, qui est par ailleurs certainement irréalisable, mais tout de même, quelques heures d'écoutes attentives et quelques conseils bien avisés lui aurait permis de s'armer pour penser ce drame intime.
- Votre compagnon de vie s'est dissout dans le grand tout, il était biodégradable, vous devriez être contente. Ah! Oui, mais ça ne vous exempte pas des taxes d'incinération ni de toute la paperasserie. Et en ce qui vous concerne, vous comprendrez que si nous devions mettre en place une cellule psychologique chaque fois qu'un conjoint décède, nous ferions exploser les coûts de la santé. Alors vous allez gentiment prendre votre antidépresseur, ce qui vous permettra en plus de soutenir la chimie bâloise.
Alors ainsi va la vie qui veut qu'on laisse le survivant s'empoisonner du bilan d'une vie qu'il ne sait pas faire, qui est par ailleurs certainement irréalisable, mais tout de même, quelques heures d'écoutes attentives et quelques conseils bien avisés lui aurait permis de s'armer pour penser ce drame intime.
Elle commence à faire les R, de manière pour le moins râpeuse. Avant, elle disait Pa(r)is, pa(r)don, pa(r)apluie. Mais depuis peu elle ponce les Rrrrrr en les ajoutant comme un suffixe. Elle dira ainsi chaussu + Rrrrrrrr. Et avec ses 39.4 de fièvre et son nez bouché, elle respire si fort qu'on dirait un peu Nicolas Hulot en train de commenter une émission en pleine action.
«Nous nous faisons généralement de la prière une si absurde idée! Comment ceux qui ne la connaissent guère - peu ou pas - osent-ils en parler avec tant de légèreté? Un trappiste, un chartreux travaillera des années pour devenir un homme de prière, et le premier étourdi venu prétendra juger de l'effort de toute une vie!
Si la prière était réellement ce qu'ils pensent, une sorte de bavardage, le dialogue d'un maniaque avec son ombre, ou mois encore - une vaine et superstitieuse requête en vue d'obtenir les biens de ce monde -, serait-il croyable que des milliers d'êtres y trouvassent jusqu'à leur dernier jour, je ne dis pas même tant de douceurs - ils se méfient des consolations sensibles - mais une dure, forte et plénière joie! Oh! Sans doute, les savants parlent de suggestions. C'est qu'ils n'ont sûrement jamais vu de ces vieux moines, si réfléchis, si sages, au jugement inflexible, et pourtant si rayonnants d'entendement et de compassion, d'une humanité si tendre.
Par quel miracle ces demi-fous, prisonniers d'un rêve, ces dormeurs éveillés semblent-ils entrer plus avant chaque jour dans l'intelligence des misères d'autrui?» (Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne)
Si la prière était réellement ce qu'ils pensent, une sorte de bavardage, le dialogue d'un maniaque avec son ombre, ou mois encore - une vaine et superstitieuse requête en vue d'obtenir les biens de ce monde -, serait-il croyable que des milliers d'êtres y trouvassent jusqu'à leur dernier jour, je ne dis pas même tant de douceurs - ils se méfient des consolations sensibles - mais une dure, forte et plénière joie! Oh! Sans doute, les savants parlent de suggestions. C'est qu'ils n'ont sûrement jamais vu de ces vieux moines, si réfléchis, si sages, au jugement inflexible, et pourtant si rayonnants d'entendement et de compassion, d'une humanité si tendre.
Par quel miracle ces demi-fous, prisonniers d'un rêve, ces dormeurs éveillés semblent-ils entrer plus avant chaque jour dans l'intelligence des misères d'autrui?» (Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne)
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...