Je lis l'épisode du Christ qui marche sur l'eau devant ses disciples effarés, comme une facétie de Jésus. Manière pour lui de dire aux apôtres:
- Mais que faut-il encore que je fasse pour que vous ouvriez vos yeux et voir des choses qui, elles, sont bien plus miraculeuses que si je passais dans le ciel sur un éléphant volant? Des merveilles qui gisent au creux de vos coeurs, de vos vies, de votre quotidien.
"Ne vous occupez pas de l'individu, juste de l'être comme disait Ramuz." (Georges Haldas)
L'être, c'est ce qui peut être partagé avec d'autres, au-delà de tout particularisme. L'être, c'est soi rendu partageable et assimilable par d'autres. Rien à voir avec les petits bobos et les douleurs de dos ou les petits soucis locaux de chacun pour qui n'intéresse pas autrui et qui sont à la charge de chacun.
Georges Haldas, 92 ans - Certains critiques littéraires et autres voraces des macchabées affûtent déjà leur plume aux larmes du souvenir, j'en suis sûr, alors que lui, il est bien vivant, au Petit-Mont, et a encore tant à échanger avec qui vient le voir - et avec une vaillance et une vivacité d'esprit déconcertantes.
Heureusement que je n'ai pas décroché de la deuxième partie du livre de Frédéric Gros, Marcher, une philosophie: soudain on franchit un col qui a nom Thoreau, et il nous livre de belles pages, sur ce grand marcheur américain, sur Gandhi et l'importance de la marche dans sa lutte pour l'indépendance, sur les cyniques, sur la différence entre une promenade des champs et une promenade des villes (deux exercices très différents).
Avec quelques jolies anecdotes:
"On raconte que, les derniers jours, un prêtre était venu au chevet de Thoreau mourant, pour lui apporter les consolations de la religion en évoquant l'autre monde, l'au-delà. A quoi, Thoreau, souriant faiblement, aurait répondu: S'il vous plaît, un seul monde à la fois. "(p. 143).
"Un jour Diogène voit, à la fontaine, un enfant se servant pour boire des paumes assemblées de ses deux mains. Le Cynique s'arrête net, sidéré, et déclare: Diogène, tu as trouvé plus fort que toi. Alors, il extraie de sa maigre besace un gobelet de bois et le jette loin de lui, avec un sourire de triomphe. Heureux, car il a encore trouvé de quoi se délester." (p. 187)
Ou encore quelques réflexions d'une belle acuité:
"La discipline, c'est l'impossible conquis par la répétition obstinée du possible." (p 216, à propos de Kant qui alla toute sa vie au rythme de son pas, c'est-à-dire une page par jour, pour donner l'oeuvre qu'on lui connaît... une page par jour, tous les jours).
"Marcher, c'est le bon rythme pour comprendre, se sentir proche." (p. 268).
Le savoureux de cet ouvrage, c'est d'avoir su nous parler de marcheurs inspirés (Nietzsche, Rousseau, Thoreau, Gandhi, Kant, les pélerins) et de les avoir observés à la mesure du pas, d'un simple pas, que tout un chacun est en mesure de faire.
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