Mon rapport à la viande est ambigu. Disons-le tout de suite, pour ne pas leurrer les granivores: je salive à la seule idée de réserver une table dans une petite auberge de campagne où je sais que l'on sert une entrecôte avec une certaine sauce devenue mythique loin aux alentours. Néanmoins, quelque chose vient gâcher mon plaisir: un bœuf ne repousse pas. [... lire toute la chronique]
Des mets et des morts
Mon rapport à la viande est ambigu. Disons-le tout de suite, pour ne pas leurrer les granivores: je salive à la seule idée de réserver une table dans une petite auberge de campagne où je sais que l'on sert une entrecôte avec une certaine sauce devenue mythique loin à la ronde. Néanmoins, quelque chose vient gâcher mon plaisir: un bœuf ne repousse pas. Et j’ai aperçu, dans les étalages d'un commerce, des paquets de 500 grammes de cœurs de poulet vendus pour quelques francs. Je me demande avec angoisse s'il y a une autre espèce dans l'univers qui serait prête à réserver le même sort à l’être humain. J’ai vu, comme tout le monde, ces images atroces, de poulets élevés en batterie, comme des tomates hors-sol, ces chevaux à moitié morts qu'une grue tracte par une jambe pour les jeter dans un container. C’est ma responsabilité de refuser qu’une cruauté pareille ne passe pas par mon estomac. Bien que je n’aies eu aucun rapport de son vivant avec le morceau de viande que je vais ingurgiter, j’entretiens néanmoins une relation plus que substantielle avec lui, puisque je vais le mettre dans ma bouche, le mâcher, le laisser se métaboliser et se mélanger à mon corps. C’est pour le moins intime. Pas sûr d’ailleurs que je m’en serais nourri si on avait photographié la tête de la bête à l’abattoir pour la mettre sur l’emballage avec une mention, comme sur les paquets de cigarettes: “En mangeant cet animal vous tolérez qu’il soit mort cruellement”. J’avoue que cette question s’inscrit dans une zone floue de mon esprit. Je ne cherche pas trop à savoir. C’est très humain de ne pas trop vouloir savoir, de se sentir vaguement coupable.
J’ai vu égorger un agneau par un berger qui l’avait élevé avec un amour qui lui donnait peut-être le droit de le sacrifier. Je me souviens d’avoir été fasciné par cette scène biblique, par ce coup de couteau qui a fait passer l'animal de la mort à la vie, d'un simple glissement de lame, si tendre, et le sang versé, puis le dépeçage méthodique. J’ai eu l'impression de voir un lego qu’on démonte, dont certaines pièces étaient puissamment odorantes, comme les viscères, du profond, du fort. Je n’avais pas été dégoûté, plutôt enivré par ce parfum primal. L'agneau pendait, les pattes écartelées entre deux crocs, dessinant un V peu glorieux, l'oeil doux, si doux, et encore si proche, tandis que sa mère n'en finissait pas de le chercher. Et elle le chercherait ainsi toute la nuit, avec des bêlements si déchirants que, sur le moment, la tête sous l’oreiller pour ne pas l’entendre, et rongé de remords, je m’étais juré de devenir végétarien.
Je me suis rendu dans un de ces entrepôts de viande en gros, pour y vivre une expérience fellinienne. J’ai été accueilli par un gaillard colossal, à la moustache frisée et au tablier blanc, maculé de sang, au milieu d’amoncellements de bidoches d’un rouge obscur, certaines suspendues et représentant des écorchés comme je n’en avais vu que dans les musées. D’autres s’enroulaient en pyramides de saucisses pulpeuses. Détail pour le moins surprenant: de la musique, et pas n'importe laquelle, Carmina Burana, qui tonnait dans cet antre solennel et barbare où des ogres sanguinaires se livraient à des sacrifices païens, destinés à contenter le dieu du grill dominical. Il ne me restait plus grand-chose dans le ventre à la vue de tout cet étalage de tripaille. Je faillis tourner de l'oeil en sentant l'odeur du sang, de la javel et de la mort. Jusqu'à que vienne enfin la délivrance, dans un petit bureau, près de la sortie, où un Chinois appliqué me présenta une facture, manuscrite, sur laquelle je fus surpris de ne pas voir figurer l’impôt sur les divertissements...
Suite à cette expérience, j’en fus certain: mon bœuf, ce n'est pas moi qui l'abattrai. Je suis un vil prédateur qui laisse aux autres la basse besogne. Je ne suis pas de taille à affronter l’animal d’homme à bête et lui dire: “J’ai faim, et je vais payer au risque de ma vie de me nourrir de toi pour me montrer à la hauteur de mes appétits”. Mais ce fond de culpabilité ne m’empêchera pas de cuisiner cette belle viande pour mes amis et de l’amener à la table non sans un certain orgueil, comme si je leur présentais le produit de ma chasse. L'art culinaire a le don de transfigurer la mort et de lui donner de la saveur. Nous gueuletennons, nonchalant de l’abattage, comme s’il s’agissait d’une autre histoire, qu’il n’y avait aucun rapport entre le délicieux agneau qui a mijoté dans une sauce à la moutarde, et celui dont les cabrioles nous ont fait sourire quelques jours auparavant. Voilà à quoi je pense au moment où une serveuse vient interrompre mes mièvreries vertes et me susurrer amicalement que l'assiette est chaude, que je dois veiller à ne pas me brûler. Dans quelques secondes, une sauce maison, dont le patron mourrait plutôt que de livrer la recette, recouvrira la scène de crime. Et je serai aux anges.
J'ai l'impression que certains représentants de la jeune génération est de plus en plus lente pour effectuer des associations d'idées, jouer avec les mots et glisser sur les sens. Ils sont promptes à zapper, à surfer, à se disperser, mais je me demande parfois si leur tissu mental ne manque pas un peu de tenue, de densité et de fluidité, bref, de consistance.
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