C’est toujours mystérieux la manière dont un texte en éclaire un autre, voire une musique, une image ou une parole dite sans intention précise - comme si, dans l’essentiel, tout se tenait et dialoguait.
Incompréhensible: je vois cette grosse voiture fondre sur le passage piéton à une vitesse bien trop élevée; je vois cette jeune étudiante dans la lune, écouteurs sur les oreilles, se déporter soudain sans se retourner une seule fois sur le passage piéton. Pendant un instant, j'ai vu qu'un drame allait inéluctablement se produire et j'ai porté ma main vers la bouche pour retenir un cri... Mais quel abruti! J'aurais dû hurler pour sortir la fille de sa torpeur et l'avertir du danger.

Je ne sais pas comment le chauffeur a réussi à l'éviter. Elle a bondi sur le côté. Je n'en finis pas de fulminer contre ce crétin qui roulait à 60 km/h dans une zone 30, contre cette tête de linotte qui ne s'est pas retournée, contre le dadet que je suis qui est resté pétrifié.
Ne met des smileys dans un message que celui qui a quelque chose à se reprocher ou une carence expressive. Les autres assument de ne pas être compris, quitte à s'expliquer avec des mots et non des hiéroglyphes enfantins visant à dire que ce n'est pas ce qu'on voulait dire, qu'on sourit, qu'on est gentil, mais qu'on le dit quand même, mais ne m'en veut pas. Je trouve que le smiley est un raccourci appauvrissant qui témoigne d'un manque de confiance dans son interlocuteur, dans les mots, et coupe court à une discussion enrichissante, même si elle doit être brève.
"Il est acquis au XXIe siècle qu'une femme de moins de 40 ans, aussi charmante et désirable soit-elle, est encore inachevée et n'exprime que partiellement sa féminité." (Victor Garic, De la pin up à la femme, Seuil, 2010, p. 134)
Pourquoi les traitements dentaires, les F.I.V., les lunettes ne sont pas remboursés en Suisse? Il me semble qu’un enfant comme les yeux ou les dents font partie du corps humain, donc de ce qui est susceptible d’être soigné ou dont on doit prendre soin...
Mon ami Normann fut longtemps victime d’une obsession tenace: être normal. Écolier, il m’épuisait à longueur de journée afin de savoir s’il était un enfant comme les autres. Adolescent, il s’inquiéta tout naturellement de savoir si les attributs de sa masculinité étaient d’une taille normale. Il fallut plus d’une fille pour le rassurer - et il vécut longtemps avec la hantise qu’on lui ait menti. Comme il se doit, il fit des études normales, donc de droit. Il épousa une femme normale, du moins de son point de vue. Il devint avocat dans un cabinet défendant je ne sais plus quelles normes. Normann faisait des grillades et du ski nautique en été, jouait au golf en toute saison, passait ses hivers dans une station de ski dans laquelle il est ordinaire de se rendre, mais, curieusement, passait Nouvel An dans un monastère, nous n’avons jamais trop bien su pourquoi. Il acheta une villa, dont il tondait minutieusement le gazon tout en veillant à ce que sa haie soit taillée au cordeau en accord avec le règlement communal.

Mon ami Normann



«J’aime l’homme qui ne se compare pas.» (Kierkegaard)

Mon ami Normann fut longtemps victime d’une obsession tenace: être normal. Écolier, il m’épuisait à longueur de journée afin de savoir s’il était un enfant comme les autres. Adolescent, il s’inquiéta tout naturellement de savoir si les attributs de sa masculinité étaient d’une taille normale. Il fallut plus d’une fille pour le rassurer - et il vécut longtemps avec la hantise qu’on lui ait menti. Comme il se doit, il fit des études normales, donc de droit. Il épousa une femme normale, du moins de son point de vue. Il devint avocat dans un cabinet défendant je ne sais plus quelles normes. Normann faisait des grillades et du ski nautique en été, jouait au golf en toute saison, passait ses hivers dans une station de ski dans laquelle il est ordinaire de se rendre, mais, curieusement, passait Nouvel An dans un monastère, nous n’avons jamais trop bien su pourquoi. Il acheta une villa, dont il tondait minutieusement le gazon tout en veillant à ce que sa haie soit taillée au cordeau en accord avec le règlement communal.


Parce qu’il en va ainsi depuis la nuit des temps, Normann fit un enfant normal, né au jour exact du terme et sans complication. Ce fut un grand soulagement, car il avait un peu tardé et se trouvait dans la limite supérieure par rapport à tous ses amis normaux qui avaient déjà un enfant et lui demandaient tout à fait normalement - c’est-à-dire avec une indiscrétion crasse - quand est-ce que Kenza et lui allaient «s’y mettre». On lui bourrait les côtes en riant et en lui faisant la traditionnelle allusion intrusive des gens qui estiment que les choses ne peuvent être différentes de ce qu’ils connaissent:

- C’est ton tour mon vieux! Fini la rigolade!

Nous soupçonnons que ses amis étaient jaloux de le voir anormalement libre, alors qu’eux-mêmes étaient empêtrés dans d’innombrables nécessités domestiques.

Normann eut d’ailleurs très peur de ne pas parvenir à avoir un enfant normalement. Il trouvait que ce serait très injuste si lui, qui avait toujours veillé à être ISO-sans-un-pli dans tout ce qu’il faisait, venait à ne pas… Mais la vie eut des scrupules à mettre un peu de fantaisie dans le parcours de cet honnête homme. Normann fut soulagé. Il sentit la pression sociale se relâcher - c’est ce qu’il crut - à la naissance de la petite Zoé, qui avait cinq doigts sur chaque main et sur chaque pied, deux yeux et tout le reste aussi. Il était à nouveau comme les autres. Il avait upgradé son statut. On ne pourrait plus venir le martyriser en insinuant que ce n’était pas normal qu’il n’ait pas encore enfanté. Soulagé, il acheta une nouvelle automobile, un monospace, évidemment.

Mais ce que Normann n’avait pas prévu, c’est le choc qu’allait produire dans sa vie ce que son épouse devait lui dire, sans y prêter attention, un certain 24 avril 2012:

- Tu sais, ce n’est pas croyable les gens... Géraldine s’est moquée de moi en disant que nous étions égoïstes parce que nous n’avions qu’un enfant...

Ce fut le début d’une crise existentielle sans précédent pour Normann. Il se dit que tout allait vraiment de travers ici bas, et il réalisa qu’il avait tout fait jusqu’à présent pour être ce qu’on attendait qu’il soit, normal, sans chercher à être ce qu’il eût été normal qu’il fut: lui-même.

- Un enfant... égoïste? Et alors quoi? s’exclama-t-il. Qu’est-ce que ça peut bien lui fiche que nous ayons un, deux, trois ou pas d’enfants du tout. Non, mais vraiment, est-ce que ça aurait changé quoi que ce soit pour cette cruche gavée de clichés? Viendrait-elle nous dire: «Ah! Merci! L’arrivée de votre deuxième enfant a chamboulé ma vie!» Bien sûr que non! Elle serait bien plus perturbée si elle devait déplacer sa manucure. Je sais bien pourquoi Géraldine t’a fait cette remarque: pour se sentir moins seule. C’est la manière dont fonctionne notre société. Chacun se regarde et se compare pour s’assurer de faire comme tout le monde afin de se dispenser de se demander s’il n’avait pas quelque chose à faire d’unique qui serait le fruit de sa singularité. Mais cette question gênante, on se l’épargne en l’enterrant sous une pile d’obligations nous permettant de finir la journée épuisés devant les solitudes intergalactiques de nos écrans plats comme notre psychisme. Et s’il venait à l’un d’entre nous de prendre une initiative, d’affirmer sa différence, nous l’exclurions aussitôt afin de ne pas être menacés par le désir d’en faire autant. Oui, j’ai passé ma vie à ne faire que ça: agir en réaction à la pression sociale, ce rouleau compresseur, faire comme les autres, être comme les autres, vouloir être le champion des normaux, tailler ma vie comme ma haie, selon des règles qui n’étaient pas les miennes. Je vis incarcéré dans le regard d’autrui. Et s’il me venait à l’idée de faire un pas de côté, une camisole de factures mensuelles me rappellerait à l’ordre, me faisant comprendre qu’il ne serait pas souhaitable de dévier de la norme. Je n’en peux plus! Je ne veux plus!

Et pour la première fois de sa vie, il fondit en larmes devant Kenza pour une raison qui n’était pas normale, c’est-à-dire convenue, comme un deuil, par exemple. Non, il laissait s’exprimer des émotions qu’il n’avait jamais osé laisser germer. Son humeur humide de ce 24 avril au soir créa un environnement favorable afin que la cosse des conventions se brise. Et sous le vernis social, Normann commença à fleurir, fleurir, fleurir... Anormalement. Ses cheveux se mirent à bourgeonner en pétales blancs, tandis que sa peau s’écorçait. Kenza l’entendit murmurer:

- Enfin!

Puis elle le vit courir dans le jardin s’installer à une place bien précise, tandis que ses doigts de pied s’effilaient en racines qui prenaient possession de la terre. Ce qui nous fit songer, après coup, que cette métamorphose, Normann en rêvait depuis longtemps. En tondant son gazon, il devait réfléchir à l’emplacement où il se verrait se greffer. Il savait qu’il n’aurait pu en parler à personne, car on aurait cru qu’il était devenu fou. Moi-même, s’il s’était confié, je me serais dit que son psychisme devait être en train de se rebeller contre son exigence de normalité. Pourtant, il finit par voir sa plus chère espérance se réaliser.


Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, les amis qui viennent rendre visite à Kenza, peuvent passer dire bonjour à Normann qui vit au fil des saisons selon le rythme de la nature. En été, les invités peuvent cueillir ses poires, belles et juteuses, que Zoé a rebaptisées «La poire Normann». Lorsqu’on lui demande si elle regrette la transformation de son père, elle répond:

- Je reconnais que c’est pour le moins inhabituel, mais je sais que c’était son aspiration profonde. Le jour où il a lâché prise, il a pu devenir lui-même. Et maintenant, il est là, avec nous. Je peux venir lire et m’appuyer contre lui, et j’éprouve une paix immense. Quand je passe le bout de mes doigts sur son écorce, j’ai l’impression de lire ce qu’il veut me dire. Et puis un poirier peut vivre plus de deux cents ans. Mes enfants et mes petits-enfants pourront grimper dessus, goûter leur grand-père, graver quelques messages sur son tronc.

Je suis moi-même venu secrètement un soir dans le jardin pour confier un problème que j’avais sur le cœur à mon ami Normann. Mais je vis que quelqu’un était déjà auprès de lui. Aussitôt, pour ne pas être aperçu, je me cachais. Et tandis que mes yeux s’habituaient à l’obscurité, quelle ne fut pas ma surprise d’apercevoir, à la faveur d’un rayon de lune, la silhouette de Kenza nue, enlacée au tronc du poirier. Je me retirais discrètement, cet instant, aussi étonnant soit-il au regard des souvenirs que je gardais de mon ami Normann, n’appartenant qu’à eux. Mais je soupçonne Kenza d’avoir des aspirations de cerisiers.

Image - Frank Horvat.
Quand elle court, on dirait un vieux tramway bringuebalant qui menace de sortir des rails.
Un bel article sur les vertus bénéfique d'un journal intime. Autant que «an apple a day keeps the doctor away», je dirais «une page par jour enrichit le lien avec soi-même».
La lecture, l'écriture, nous offre de nous agrandir de mille vies.

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?