Petit, déjà, je raffolais des articles de papeterie en tous genres: crayons gris, gommes, règles, blocs de papier, fourres plastique, trombones. Grâce à la complicité de mon père, je ramenais parfois de son travail un stock de matériel. Je prenais le soin de ranger le tout soigneusement dans les tiroirs de mon bureau que j'ouvrais fréquemment pour contempler mon trésor. La vue de ces provisions me procurait un profond sentiment de plaisir et d'apaisement que je n'ai jamais vraiment su m'expliquer. D'autant que je ne me connais pas d'aïeul papetier.
Aujourd'hui encore, je collectionne des petits carnets de toutes les formes. J'aime le contact du papier, l'odeur d'un crayon en bois, l'encre sur mes doigts. Ce sont des objets et des matières qui font partie de mon univers familier. J'aurais voulu savoir peindre pour avoir une belle boîte pleine de pinceaux et de tubes de toutes les couleurs.
C'est peut-être pour cette raison que, l'autre jour, à mon travail, en allant dans la salle des compactus chercher des fournitures de bureau (on ne se refait pas), mon attention fut attirée par un porte-mine déposé sur un des petits bacs en plastique où le matériel est rangé. Il ne se trouvait pas dans un des compartiments étiqueté "gommes", "crayons", "règles"... La disposition dans laquelle on l'avait laissé, bien en vue, semblait signifier que son propriétaire souhaitait qu'il trouve un repreneur. Surtout qu'il avait pris la peine de le ramener là afin qu'un autre puisse l’utiliser. Au lieu de l'abandonner au fond d'un des tiroirs de son bureau.
Je me suis demandé auquel de mes consciencieux collègues il avait bien pu appartenir. Quelle était la forme de son écriture? Petite ou grande? Et que lui faisait-il écrire à ce porte-mine? Des esquisses de projets ambitieux? Ou des choses ennuyeuses? Devenait-il un précieux allié pour dessiner et faire passer le temps durant d'interminables réunions de travail? Enfin, l'avait-on relégué là au profit d'un de ces petits ordinateurs de poche. Si c'est le cas, il avait eu un rival de taille, hypersophistiqué, notre petit crayon mécanique.
Autant de questions que je me suis posées, moi, le Sherlock Holmes des compactus. Avant de sortir mon porte-mine de son sarcophage afin qu'il reprenne du service.
Le mégathérium
Dans une chronique de Léon-Paul Fargue, je lis ce mot: le mégathérium.
-"Le quoi?"
Oui, le "mégathérium".
Ce terme m'est non seulement inconnu, mais je le trouve un peu monstrueux. A cause du préfixe "méga-" peut-être. J'ai le sentiment instinctif de me retrouver face à un vocable d'une autre ère, vieux de plusieurs millions d'années. Mais notez qu'il est tout autant étonné que moi de cette rencontre insolite:
-"Oh! Un mégathérium!"
-"Oh! Un homme!"
L'engin sonore reste impénétrable. Je me trouve face à un dinosaure lexical. Saurai-je même en retrouver la trace dans un dictionnaire? Un archéo-lexicographe aura-t-il songé à partir à sa recherche? Je me demande vraiment au fond de quel musée Fargue est allé trouver ce pachyderme sémantique.
D'ailleurs, quelle est sa taille? Pourrait-il m'écrabouiller sous son énorme patte? Et, s'il est si gigantesque, comment notre auteur l'a-t-il fait entrer dans sa chronique? Parce qu'une chronique nous raconte des petites histoires de tous les jours, des choses familières. Fargue est complètement anachronique avec son mot fossile. Encore, l'aurais-je lu dans un roman de Victor Hugo, je ne dis pas. Notre mégathérium aurait eu de la place pour s'ébattre dans une prose assez vaste pour accueillir l'Humanité entière, la mer, la Révolution, Waterloo. Mais franchement, je le vois mal traverser les ruelles du Paris intime de notre chroniqueur. Même si on y croise des êtres aussi fantasmagoriques que Toulouse Lautrec.
Je me hasarde tout de même à ouvrir le Petit Robert. Quasi sûr de ne pas l'y trouver. Pourquoi un dictionnaire s'acharnerait-il à conserver un mot pareil? Je me dis qu'il a certainement dû s'empêtrer dans la toile arachnéenne du web, dévoré par les nouvelles technologies. Ou bien ce sera l'usage qui l'aura enterré. On ne place pas un mot pareil tous les jours dans la conversation. Eh bien, figurez-vous que je l'ai trouvé! L'ouvrage m'indique: "Grand mammifère fossile des ères tertiaires et quaternaires". Et plus loin, j'apprends que sa forme fait penser à celle d'un paresseux.
Bonheur! Pour un fan de Gaston Lagaffe, quelle découverte! Mon mégathérium me devient immensément sympathique. Je me trouve face à un paresseux comme ceux que j'ai pu voir dans les reportages animaliers, mais version dinosaure. Un maxi-paresseux en somme. On ne devait pas l'importuner celui-là.
D'ailleurs, ce n'est pas vrai que le paresseux est paresseux. Il a tout simplement un rapport au temps en adéquation avec sa nature. Il se hâte lentement. Il savoure. Malheureusement, son évolution à travers les âges a voulu qu'il devienne plus petit, plus fragile, plus vulnérable. Il doit sans cesse ruser pour échapper aux griffes meurtrières du jaguar. On ne nous laissera donc jamais tranquille...
Mon mégathérium a su être habile et se tapir sous un vocable un peu gros, un peu incompréhensible afin qu'on lui fiche la paix jusqu'à la fin des temps. Il savait qu'ainsi il ne serait pas dérangé. A part, peut-être, par un poète comme Léon-Paul Fargue qui connaît bien ses ancêtres, lui, le maître des flâneurs inspirés.
-"Le quoi?"
Oui, le "mégathérium".
Ce terme m'est non seulement inconnu, mais je le trouve un peu monstrueux. A cause du préfixe "méga-" peut-être. J'ai le sentiment instinctif de me retrouver face à un vocable d'une autre ère, vieux de plusieurs millions d'années. Mais notez qu'il est tout autant étonné que moi de cette rencontre insolite:
-"Oh! Un mégathérium!"
-"Oh! Un homme!"
L'engin sonore reste impénétrable. Je me trouve face à un dinosaure lexical. Saurai-je même en retrouver la trace dans un dictionnaire? Un archéo-lexicographe aura-t-il songé à partir à sa recherche? Je me demande vraiment au fond de quel musée Fargue est allé trouver ce pachyderme sémantique.
D'ailleurs, quelle est sa taille? Pourrait-il m'écrabouiller sous son énorme patte? Et, s'il est si gigantesque, comment notre auteur l'a-t-il fait entrer dans sa chronique? Parce qu'une chronique nous raconte des petites histoires de tous les jours, des choses familières. Fargue est complètement anachronique avec son mot fossile. Encore, l'aurais-je lu dans un roman de Victor Hugo, je ne dis pas. Notre mégathérium aurait eu de la place pour s'ébattre dans une prose assez vaste pour accueillir l'Humanité entière, la mer, la Révolution, Waterloo. Mais franchement, je le vois mal traverser les ruelles du Paris intime de notre chroniqueur. Même si on y croise des êtres aussi fantasmagoriques que Toulouse Lautrec.
Je me hasarde tout de même à ouvrir le Petit Robert. Quasi sûr de ne pas l'y trouver. Pourquoi un dictionnaire s'acharnerait-il à conserver un mot pareil? Je me dis qu'il a certainement dû s'empêtrer dans la toile arachnéenne du web, dévoré par les nouvelles technologies. Ou bien ce sera l'usage qui l'aura enterré. On ne place pas un mot pareil tous les jours dans la conversation. Eh bien, figurez-vous que je l'ai trouvé! L'ouvrage m'indique: "Grand mammifère fossile des ères tertiaires et quaternaires". Et plus loin, j'apprends que sa forme fait penser à celle d'un paresseux.
Bonheur! Pour un fan de Gaston Lagaffe, quelle découverte! Mon mégathérium me devient immensément sympathique. Je me trouve face à un paresseux comme ceux que j'ai pu voir dans les reportages animaliers, mais version dinosaure. Un maxi-paresseux en somme. On ne devait pas l'importuner celui-là.
D'ailleurs, ce n'est pas vrai que le paresseux est paresseux. Il a tout simplement un rapport au temps en adéquation avec sa nature. Il se hâte lentement. Il savoure. Malheureusement, son évolution à travers les âges a voulu qu'il devienne plus petit, plus fragile, plus vulnérable. Il doit sans cesse ruser pour échapper aux griffes meurtrières du jaguar. On ne nous laissera donc jamais tranquille...
Mon mégathérium a su être habile et se tapir sous un vocable un peu gros, un peu incompréhensible afin qu'on lui fiche la paix jusqu'à la fin des temps. Il savait qu'ainsi il ne serait pas dérangé. A part, peut-être, par un poète comme Léon-Paul Fargue qui connaît bien ses ancêtres, lui, le maître des flâneurs inspirés.
Le "nous" des amoureux
"Nous" est la première maison des amoureux. La plus durable certainement. Electricité à tous les étages. Voyez leurs regards étincelants. Chauffage central. Leurs cœurs battent forts. Fond musical harmonieux. Leurs voix susurrent des mots charmants. Oui, le "nous" des amoureux est leur premier logis, où ils se retrouvent avant même leur premier baiser. On emménage un pronom avant de donner un nom à ce qu'on vit. Chacun dépose des bouts de son histoire:
-"Toi, tu verrais ça où?"
-"Cette couleur te plaît?"
On conjugue ensemble des verbes qui se nouent comme des doigts qui s'enlacent. Des conjonctions sont en train de naître. Des agents de liaison s'agitent en tous sens. Le "nous" des amoureux est une formule simple: c'est moi, augmenté de toi. Toi, que j'accueille, toi avec qui je suis prêt à compter, car tu comptes pour moi.
Au sein de notre "nous", on aime se dire "tu", comme si on reculait de deux pas pour mieux se regarder, puis mieux se rejoindre. Parfois, on aime même se grimer d'un "vous" pour se rendre un peu étranger l'un à l'autre, pour faire comme au début. Cette petite politesse pronominale nous permet de nous courtiser à nouveau.
Le "nous" des amoureux est une petite coquille susceptible de croître. Peut-être, un jour, ce "nous" nous débordera et qu'une troisième vie demandera tous nos soins et toute notre attention. Le "nous" des amoureux est une alchimie grammaticale.
Mais on ne peut pas capitaliser sur ce "nous". Il est sans cesse à conquérir. Il devient fragile si l'amour le déserte. Coquille vide, mot-valise, qui s'érode et finit par craquer. "Nous" est un pronom dont il faut faire une affaire personnelle.
Parfois ce "nous" crève. La cause en est cette belle à talons aiguilles qui l'a percé, laissant s'échapper ce liquide amniotique si nécessaire au couple: la confiance. Mais ce n'est pas la faute à l'aiguille. Quelque chose s'essoufflait, laissant la possibilité à un "elle" ou un "il", bref à un pronom de la troisième personne de s'introduire. Le "nous" n'est exclusif que d'un pronom personnel: celui de la troisième personne. Il accueille en toute saison ceux de la deuxième personne: le "tu" et le "vous" sont bienvenues. Mais le tiers est banni.
Après avoir jeté un rapide coup d'œil à travers la lucarne intime du "nous" des amoureux, retirons-nous pour ne pas les importuner. Les mots ont aussi leur pudeur, qu'il convient de respecter.
-"Toi, tu verrais ça où?"
-"Cette couleur te plaît?"
On conjugue ensemble des verbes qui se nouent comme des doigts qui s'enlacent. Des conjonctions sont en train de naître. Des agents de liaison s'agitent en tous sens. Le "nous" des amoureux est une formule simple: c'est moi, augmenté de toi. Toi, que j'accueille, toi avec qui je suis prêt à compter, car tu comptes pour moi.
Au sein de notre "nous", on aime se dire "tu", comme si on reculait de deux pas pour mieux se regarder, puis mieux se rejoindre. Parfois, on aime même se grimer d'un "vous" pour se rendre un peu étranger l'un à l'autre, pour faire comme au début. Cette petite politesse pronominale nous permet de nous courtiser à nouveau.
Le "nous" des amoureux est une petite coquille susceptible de croître. Peut-être, un jour, ce "nous" nous débordera et qu'une troisième vie demandera tous nos soins et toute notre attention. Le "nous" des amoureux est une alchimie grammaticale.
Mais on ne peut pas capitaliser sur ce "nous". Il est sans cesse à conquérir. Il devient fragile si l'amour le déserte. Coquille vide, mot-valise, qui s'érode et finit par craquer. "Nous" est un pronom dont il faut faire une affaire personnelle.
Parfois ce "nous" crève. La cause en est cette belle à talons aiguilles qui l'a percé, laissant s'échapper ce liquide amniotique si nécessaire au couple: la confiance. Mais ce n'est pas la faute à l'aiguille. Quelque chose s'essoufflait, laissant la possibilité à un "elle" ou un "il", bref à un pronom de la troisième personne de s'introduire. Le "nous" n'est exclusif que d'un pronom personnel: celui de la troisième personne. Il accueille en toute saison ceux de la deuxième personne: le "tu" et le "vous" sont bienvenues. Mais le tiers est banni.
Après avoir jeté un rapide coup d'œil à travers la lucarne intime du "nous" des amoureux, retirons-nous pour ne pas les importuner. Les mots ont aussi leur pudeur, qu'il convient de respecter.
Le théâtre
C'est un tout petit théâtre, avec de gros fauteuils en feutre cramoisi et des accoudoirs en bois, tout polis à force d'être patinés par les bras des spectateurs. Le rideau rouge est baissé, pour le moment. On dirait des lèvres closes, de grosses lèvres sensuelles et peinturlurées qui restent coites, comme si elles cachaient un secret. La séduction est totale. Une douce lumière dorée illumine la salle. Les gens prennent place. Ils chuchotent. On entend des rires étouffés. Ils sont encore dans leur vie à eux. C'est normal, le spectacle n'a pas commencé. Depuis l'entrée du théâtre, on voit les têtes des spectateurs assis qui ressemblent à des lampions. Noires, blondes, brunes ou sans un poil sur le caillou. C'est rigolo. On est là, tous ensemble. On ne se connaît pas. Mais, dans quelques instants, nous serons tous captivés par la pièce qui se jouera sous nos yeux, vibrant, riant ou pleurant à l'unisson.
Le rideau se lève. La représentation commence.
Soudain, un homme, d'une taille colossale, se lève et marche tranquillement vers la scène, une massue à la main. Il monte sur le plateau. Les acteurs se mettent sur le côté. Il se dirige vers la paroi du fond, celle qui fait face aux spectateurs et se met à l'abattre à grands coups de masse. Ca fait un bruit fabuleux. Tout le théâtre tremble et des pans entiers du mur s'écroulent au milieu d'un halo de poussière. On n'aperçoit plus notre Hercule qui poursuit son travail, méthodiquement. L'actrice qui joue le rôle de la servante va de temps à autres lui éponger le front. Il est maintenant torse nu, avec ses bretelles. A travers les nuages de béton, la lumière du jour se met à filtrer, petit à petit.
Les spectateurs éblouis clignent des yeux. Puis ils commencent à apercevoir le parc qui jouxte la salle. Ils voient les gens traverser la grande allée de marronniers. Un couple assis sur l'herbe se bécote, nonchalant du monde entier, tandis qu'une jeune femme fait son footing. Deux personnes âgées s'affairent autour d'une poussette. Le petit a déjà compris qu'avec ses grands-parents il pouvait n'en faire qu'à sa tête.
Le public assiste, pour quelques instants, à une scène insolite qui n'est pourtant rien d'autre que celle du quotidien. Mais les coups de massue ont contribué à rendre chacun plus attentif. Certains se demandent si la pièce est interrompue. D'autres se disent qu'il serait amusant de quitter la salle par cette ouverture. Tous sont un peu perplexes. L'homme à la massue, quant à lui, a fini son travail. La servante lui éponge encore une fois le front tandis que les acteurs viennent lui serrer la main.
Epilogue: si nulle lumière ne devait filtrer de ces chroniques, pas même un filet, aussi ténu soit-il, je vous recommande l'usage de la massue pour abattre la cloison du texte et partir à la rencontre du merle dont le chant illuminera bien mieux que mille mots le royaume du quotidien.
Le rideau se lève. La représentation commence.
Soudain, un homme, d'une taille colossale, se lève et marche tranquillement vers la scène, une massue à la main. Il monte sur le plateau. Les acteurs se mettent sur le côté. Il se dirige vers la paroi du fond, celle qui fait face aux spectateurs et se met à l'abattre à grands coups de masse. Ca fait un bruit fabuleux. Tout le théâtre tremble et des pans entiers du mur s'écroulent au milieu d'un halo de poussière. On n'aperçoit plus notre Hercule qui poursuit son travail, méthodiquement. L'actrice qui joue le rôle de la servante va de temps à autres lui éponger le front. Il est maintenant torse nu, avec ses bretelles. A travers les nuages de béton, la lumière du jour se met à filtrer, petit à petit.
Les spectateurs éblouis clignent des yeux. Puis ils commencent à apercevoir le parc qui jouxte la salle. Ils voient les gens traverser la grande allée de marronniers. Un couple assis sur l'herbe se bécote, nonchalant du monde entier, tandis qu'une jeune femme fait son footing. Deux personnes âgées s'affairent autour d'une poussette. Le petit a déjà compris qu'avec ses grands-parents il pouvait n'en faire qu'à sa tête.
Le public assiste, pour quelques instants, à une scène insolite qui n'est pourtant rien d'autre que celle du quotidien. Mais les coups de massue ont contribué à rendre chacun plus attentif. Certains se demandent si la pièce est interrompue. D'autres se disent qu'il serait amusant de quitter la salle par cette ouverture. Tous sont un peu perplexes. L'homme à la massue, quant à lui, a fini son travail. La servante lui éponge encore une fois le front tandis que les acteurs viennent lui serrer la main.
Epilogue: si nulle lumière ne devait filtrer de ces chroniques, pas même un filet, aussi ténu soit-il, je vous recommande l'usage de la massue pour abattre la cloison du texte et partir à la rencontre du merle dont le chant illuminera bien mieux que mille mots le royaume du quotidien.
Plaie fleurie
Nous sommes entourés de petits signes, quasi imperceptibles, qui portent en eux un grand espoir.
Ainsi, cette brèche minuscule dans un mur en béton d'où s'écoule un flot de petites fleurs violettes. Comme un feu d'artifice sur fond de ciel gris. C'est un petit événement spectaculaire. Une victoire du fragile sur le massif. Le béton, dit "armé", n'est pas parvenu à barrer le passage aux pétales. Il s'est trouvé désarmé face à la montée en son sein d'aussi vives et légères couleurs. Il n'a pu contenir cette irrépressible explosion de joie.
Notre mur, en ayant manqué de vigilance et en ne s'étant pas aperçu de cette irruption végétale dans son corps de pierre inerte, a soudainement pris vie. Les racines des fleurs sont devenues sa circulation sanguine. C'est une petite révolution dans l'ordre du construit. Ce qui devait demeurer, durer, commence à craquer de toutes parts. Inséminé par la nature, il devient le lieu d'une germination. Il y a émeute au sein du mur. Et peut-être que notre plot de béton s'en réjouit, lui qui devait sérieusement commencer à s'ennuyer de n'être qu'un plot de béton pour l'éternité. Soudain, de rempart, il devient chrysalide. Il est capable de féconder des violettes.
Ce petit pan de mur fleuri symbolise aussi l'issue que peuvent connaître certaines crises que nous traversons tous. Ces périodes où nous sommes murés en nous-mêmes, prisonniers de notre mal-être. Ces phases de dépression où notre existence devient terne et grise. Nous secrétons des pensées désespérées qui s'écoulent de notre tête pour bétonner notre coeur. Sans qu'on comprenne bien ce qui nous arrive. Comme si nous n'avions pas d'autres solutions pour colmater des blessures d'enfance ou d'adulte qui font trop mal. Nous nous anesthésions en devenant des êtres de pierre. Nous nous bâtissons une coquille de plomb qu'aucun terme ne semble devoir venir fendre. Otages que nous sommes de nous-mêmes. Incapables de tisser la nécessaire et salvatrice relation avec l'extérieur, avec autrui.
Et pourtant... Je suis persuadé qu'aux heures les plus sombres, quelque part en nous, croît à notre insu une petite racine de fleurs violettes qui saura se frayer un chemin jusqu'à la surface de nos vies pour exploser en un bouquet libérateur. Créant ainsi une brèche dans notre mutisme. Oui, à ce moment-là, nous serons touchés au coeur et cette plaie fleurie, en fissurant la vieille écorce qui nous étouffait, témoignera d'une reprise de la vie. Ca y est, c'est reparti! Car toutes les plaies ne tuent pas. Bien au contraire.
Ce petit bout de mur m'a donné confiance dans notre capacité de fleurir encore et toujours. Il suffit d'une graine, d'une menue racine, de trois fois rien. La vie jaillit toujours de trois fois rien.
Et les racines de grossir et les fleurs de fleurir. Malgré tout.
Ainsi, cette brèche minuscule dans un mur en béton d'où s'écoule un flot de petites fleurs violettes. Comme un feu d'artifice sur fond de ciel gris. C'est un petit événement spectaculaire. Une victoire du fragile sur le massif. Le béton, dit "armé", n'est pas parvenu à barrer le passage aux pétales. Il s'est trouvé désarmé face à la montée en son sein d'aussi vives et légères couleurs. Il n'a pu contenir cette irrépressible explosion de joie.
Notre mur, en ayant manqué de vigilance et en ne s'étant pas aperçu de cette irruption végétale dans son corps de pierre inerte, a soudainement pris vie. Les racines des fleurs sont devenues sa circulation sanguine. C'est une petite révolution dans l'ordre du construit. Ce qui devait demeurer, durer, commence à craquer de toutes parts. Inséminé par la nature, il devient le lieu d'une germination. Il y a émeute au sein du mur. Et peut-être que notre plot de béton s'en réjouit, lui qui devait sérieusement commencer à s'ennuyer de n'être qu'un plot de béton pour l'éternité. Soudain, de rempart, il devient chrysalide. Il est capable de féconder des violettes.
Ce petit pan de mur fleuri symbolise aussi l'issue que peuvent connaître certaines crises que nous traversons tous. Ces périodes où nous sommes murés en nous-mêmes, prisonniers de notre mal-être. Ces phases de dépression où notre existence devient terne et grise. Nous secrétons des pensées désespérées qui s'écoulent de notre tête pour bétonner notre coeur. Sans qu'on comprenne bien ce qui nous arrive. Comme si nous n'avions pas d'autres solutions pour colmater des blessures d'enfance ou d'adulte qui font trop mal. Nous nous anesthésions en devenant des êtres de pierre. Nous nous bâtissons une coquille de plomb qu'aucun terme ne semble devoir venir fendre. Otages que nous sommes de nous-mêmes. Incapables de tisser la nécessaire et salvatrice relation avec l'extérieur, avec autrui.
Et pourtant... Je suis persuadé qu'aux heures les plus sombres, quelque part en nous, croît à notre insu une petite racine de fleurs violettes qui saura se frayer un chemin jusqu'à la surface de nos vies pour exploser en un bouquet libérateur. Créant ainsi une brèche dans notre mutisme. Oui, à ce moment-là, nous serons touchés au coeur et cette plaie fleurie, en fissurant la vieille écorce qui nous étouffait, témoignera d'une reprise de la vie. Ca y est, c'est reparti! Car toutes les plaies ne tuent pas. Bien au contraire.
Ce petit bout de mur m'a donné confiance dans notre capacité de fleurir encore et toujours. Il suffit d'une graine, d'une menue racine, de trois fois rien. La vie jaillit toujours de trois fois rien.
Et les racines de grossir et les fleurs de fleurir. Malgré tout.
Le vociférant
-"Tu as un problème? Tu veux qu'on cause?"
C'est ainsi que m'interpella, avec hargne, depuis son automobile, l'homme qui avait fait tout le tour du parking pour venir s'arrêter devant moi.
Que s'était-il passé de si grave pour qu'il se mette à vociférer ainsi? Revenons sur les faits. Quittant sa place, que j'allais reprendre, il était plus facile qu'il me laisse me parquer, pour passer ensuite. Ce qu'il ne fit pas. Préférant forcer le passage et frôler mon véhicule. Je lui fis remarquer d'un geste courtois, un peu amusé, mais nullement agressif, qu'il aurait pu attendre quelques secondes.
Mais le gaillard n'entendait pas en rester là. Il tenait à me faire comprendre qu'il n'avait pas du tout apprécié mon geste. Il tenta donc de m'humilier et de me provoquer. Cherchant un prétexte, n'importe lequel, pour pouvoir sortir de sa voiture et que nous en venions aux poings, pour que ça frappe, pour que ça saigne, pour que ça hurle. Pour qu'il puisse laisser libre cours à la bestialité difforme et barbare qui gît au fond de chacun de nous. Mais je ne comptais pas lui en fournir l'occasion. Trop conscient des conséquences qu'aurait eu pour ma pomme un débordement de ma part. D'autant que je ne me sentais nullement concerné par son manège ridicule et infantile. Et cette force brutale me faisait peur. Ce genre de dérive me fait toujours peur. Car ce n'était pas de la colère, mais de la haine qui émanait de sa personne. La colère parle encore un langage humain, elle peut même être saine. Elle peut être apaisée. Deux êtres en colère peuvent se quitter en souriant, en s'excusant de s'être laissé emporter par leurs émotions. Mais un homme haineux ne peut entendre raison. Il est remué par des pulsions et de frustrations aveugles et meurtrières. Il ne s'appartient plus.
-"Tu veux qu'on cause?"
Non, vraiment, je n'en avais aucune envie.
Pour toute réponse, je lui fis donc remarquer qu'il aurait simplement pu me laisser passer. Mais je voyais bien qu'il ne m'écoutait pas. Je lisais dans son regard tout le mépris que je lui inspirais. Ma tête ne lui revenait pas. Mais alors vraiment pas. (J'ai d'ailleurs remarqué que c'est une constante avec ce genre d'individus.) Il fulminait que je n'aie pas le courage de lui dire bien crûment ce qu'il m'inspirait alors que je n'attendais qu'une chose: qu'il débarrasse le plancher.
N'arrivant pas à ses fins, il finit par s'en aller. Et, pour parachever ce lamentable tableau, il sortit la tête par la fenêtre pour me gratifier de mouvements de lèvres que je n'oserais pas appeler des baisers et dont je tairai la destination qu'il leur réservait. C'était un dernier effort pour que j'émette un signe qui lui aurait permis de refaire, une fois encore, le tour du parking - l'enjeu étant d'une telle importance. C'était aussi certainement pour lui une manière de consacrer son éclatante victoire. Il avait pu démontrer à la femme qui était assise à ses côtés que ses attributs masculins étaient infiniment plus gros que les miens (car c’était cela la grande affaire).
Car il y avait une femme assise à ses côtés... Et c'est ce qui m'a laissé songeur par la suite. Quelle image pensait-il lui donner de lui-même en se comportant ainsi? Pour autant que l'avis de cette dernière compta encore. Et de même, elle, que pensait-elle? Eprouvait-elle de la fierté pour son molosse haineux? Etait-elle même prête à l'échauffer pour qu'il déchiquette encore plus violemment sa proie? Ou bien était-elle choquée par la violence de cet homme qui fut celui qui, un jour, peut-être, l'avait fait rire, l'avait émue, et dont elle était tombée amoureuse. Aujourd'hui, en avait-elle peur? Etait-elle, dans leur intimité, sa victime de choix? Ce visage lui était-il devenu étranger? En tous cas, j'ai de la peine à croire qu'une femme puisse rester indifférente face à la brutalité de son conjoint.
Je les regardais s'éloigner dans leur carrosse dissonant. M'imaginant le pauvre bougre qui, au prochain feu, aurait le malheur de démarrer un peu trop lentement. Ou qui ne se rangerait pas assez vite sur la voie de droite pour laisser passer notre vociférant qui ne manquerait pas d'ouvrir sa gueule de feu pour faire justice. La justice des malheureux qui n'entendent certainement plus les oiseaux chanter.
C'est ainsi que m'interpella, avec hargne, depuis son automobile, l'homme qui avait fait tout le tour du parking pour venir s'arrêter devant moi.
Que s'était-il passé de si grave pour qu'il se mette à vociférer ainsi? Revenons sur les faits. Quittant sa place, que j'allais reprendre, il était plus facile qu'il me laisse me parquer, pour passer ensuite. Ce qu'il ne fit pas. Préférant forcer le passage et frôler mon véhicule. Je lui fis remarquer d'un geste courtois, un peu amusé, mais nullement agressif, qu'il aurait pu attendre quelques secondes.
Mais le gaillard n'entendait pas en rester là. Il tenait à me faire comprendre qu'il n'avait pas du tout apprécié mon geste. Il tenta donc de m'humilier et de me provoquer. Cherchant un prétexte, n'importe lequel, pour pouvoir sortir de sa voiture et que nous en venions aux poings, pour que ça frappe, pour que ça saigne, pour que ça hurle. Pour qu'il puisse laisser libre cours à la bestialité difforme et barbare qui gît au fond de chacun de nous. Mais je ne comptais pas lui en fournir l'occasion. Trop conscient des conséquences qu'aurait eu pour ma pomme un débordement de ma part. D'autant que je ne me sentais nullement concerné par son manège ridicule et infantile. Et cette force brutale me faisait peur. Ce genre de dérive me fait toujours peur. Car ce n'était pas de la colère, mais de la haine qui émanait de sa personne. La colère parle encore un langage humain, elle peut même être saine. Elle peut être apaisée. Deux êtres en colère peuvent se quitter en souriant, en s'excusant de s'être laissé emporter par leurs émotions. Mais un homme haineux ne peut entendre raison. Il est remué par des pulsions et de frustrations aveugles et meurtrières. Il ne s'appartient plus.
-"Tu veux qu'on cause?"
Non, vraiment, je n'en avais aucune envie.
Pour toute réponse, je lui fis donc remarquer qu'il aurait simplement pu me laisser passer. Mais je voyais bien qu'il ne m'écoutait pas. Je lisais dans son regard tout le mépris que je lui inspirais. Ma tête ne lui revenait pas. Mais alors vraiment pas. (J'ai d'ailleurs remarqué que c'est une constante avec ce genre d'individus.) Il fulminait que je n'aie pas le courage de lui dire bien crûment ce qu'il m'inspirait alors que je n'attendais qu'une chose: qu'il débarrasse le plancher.
N'arrivant pas à ses fins, il finit par s'en aller. Et, pour parachever ce lamentable tableau, il sortit la tête par la fenêtre pour me gratifier de mouvements de lèvres que je n'oserais pas appeler des baisers et dont je tairai la destination qu'il leur réservait. C'était un dernier effort pour que j'émette un signe qui lui aurait permis de refaire, une fois encore, le tour du parking - l'enjeu étant d'une telle importance. C'était aussi certainement pour lui une manière de consacrer son éclatante victoire. Il avait pu démontrer à la femme qui était assise à ses côtés que ses attributs masculins étaient infiniment plus gros que les miens (car c’était cela la grande affaire).
Car il y avait une femme assise à ses côtés... Et c'est ce qui m'a laissé songeur par la suite. Quelle image pensait-il lui donner de lui-même en se comportant ainsi? Pour autant que l'avis de cette dernière compta encore. Et de même, elle, que pensait-elle? Eprouvait-elle de la fierté pour son molosse haineux? Etait-elle même prête à l'échauffer pour qu'il déchiquette encore plus violemment sa proie? Ou bien était-elle choquée par la violence de cet homme qui fut celui qui, un jour, peut-être, l'avait fait rire, l'avait émue, et dont elle était tombée amoureuse. Aujourd'hui, en avait-elle peur? Etait-elle, dans leur intimité, sa victime de choix? Ce visage lui était-il devenu étranger? En tous cas, j'ai de la peine à croire qu'une femme puisse rester indifférente face à la brutalité de son conjoint.
Je les regardais s'éloigner dans leur carrosse dissonant. M'imaginant le pauvre bougre qui, au prochain feu, aurait le malheur de démarrer un peu trop lentement. Ou qui ne se rangerait pas assez vite sur la voie de droite pour laisser passer notre vociférant qui ne manquerait pas d'ouvrir sa gueule de feu pour faire justice. La justice des malheureux qui n'entendent certainement plus les oiseaux chanter.
Fleur triste
Elle me faisait penser à une fleur, mais triste. Une fleur sans couleur, une tige droite, mais molle, comme si elle ne trouvait que peu de vigueur dans ses racines intérieures. Je me demandais sur quelle terre elle avait été semée pour exhaler un parfum si mélancolique.
J'avais l'impression que pour masquer une plaie intime, une plaie d'être, elle offrait son corps en pâture, sous des atours provocateurs. Comme si, en se découvrant physiquement, elle trouvait un refuge pour ne pas être découverte. Pour ne pas être atteinte. Elle s'était faite bouclier. Et ses prétendants aveuglés par l'attrait des formes, ne voyaient pas le puits de tristesse. Ils s'en allaient repus de leur conquête violente, arrachant des lambeaux de soupirs mécaniques.
Elle était emportée dans un tourbillon au cœur duquel elle hurlait à l'amour. L'étreinte, si éphémère pouvait, peut-être, pour quelques instants, lui donner l'impression d'avoir été désirée. Ces fréquentations multiples lui donnaient le sentiment d'exister. Elle se sentait au moins physiquement acceptée. Elle qui n'arrivait à partager que cela. Elle qui aurait voulu donner tellement plus. Elle qui espérait que peut-être enfin cet homme-là...
Alors, la nuit, son corps en ébullition s'entrechoquait contre celui de cet inconnu dans une ascension orgasmique. Et, le matin, au réveil, hagard, elle découvrait un étranger nu à ses côtés qui n'avait rien eu besoin de savoir d'elle pour la posséder... fuir, encore fuir...
Elle restera pour moi le mystère d'une fleur déracinée en train de crever de ne pas trouver un terreau d'amour. Le mystère d'une jeune femme dont les verrous du cœur ont rouillé prématurément. Qui saura faire sauter la serrure? Qui saura éclairer sa nuit profonde? Qui parviendra à interrompre sa course vaine pour lui offrir un havre de paix et de confiance? Pour lui permettre d'être, pour replonger aux racines de l'Enfance - celle de tout adulte. Pour redonner un visage à sa vie.
J'avais l'impression que pour masquer une plaie intime, une plaie d'être, elle offrait son corps en pâture, sous des atours provocateurs. Comme si, en se découvrant physiquement, elle trouvait un refuge pour ne pas être découverte. Pour ne pas être atteinte. Elle s'était faite bouclier. Et ses prétendants aveuglés par l'attrait des formes, ne voyaient pas le puits de tristesse. Ils s'en allaient repus de leur conquête violente, arrachant des lambeaux de soupirs mécaniques.
Elle était emportée dans un tourbillon au cœur duquel elle hurlait à l'amour. L'étreinte, si éphémère pouvait, peut-être, pour quelques instants, lui donner l'impression d'avoir été désirée. Ces fréquentations multiples lui donnaient le sentiment d'exister. Elle se sentait au moins physiquement acceptée. Elle qui n'arrivait à partager que cela. Elle qui aurait voulu donner tellement plus. Elle qui espérait que peut-être enfin cet homme-là...
Alors, la nuit, son corps en ébullition s'entrechoquait contre celui de cet inconnu dans une ascension orgasmique. Et, le matin, au réveil, hagard, elle découvrait un étranger nu à ses côtés qui n'avait rien eu besoin de savoir d'elle pour la posséder... fuir, encore fuir...
Elle restera pour moi le mystère d'une fleur déracinée en train de crever de ne pas trouver un terreau d'amour. Le mystère d'une jeune femme dont les verrous du cœur ont rouillé prématurément. Qui saura faire sauter la serrure? Qui saura éclairer sa nuit profonde? Qui parviendra à interrompre sa course vaine pour lui offrir un havre de paix et de confiance? Pour lui permettre d'être, pour replonger aux racines de l'Enfance - celle de tout adulte. Pour redonner un visage à sa vie.
Le grand salon
Je suis assis dans le grand salon. La fenêtre qui donne sur le parc est ouverte, et alors c'est le printemps. Des enfants jouent à la balançoire. Des gens se promènent. Un voisin rentre de son travail. Un couple de jeunes adolescents badinent sur un banc. Il fait beau. Les merles s'en donnent à cœur joie, tout à leur travail qui est de chanter. Ou peut-être ces mêmes fenêtres sont-elles fermées. Et c'est l'hiver. On se sent bien dans ce grand appartement cossu. On entend seulement le battement du pendule de la grande horloge. Régulièrement la chaufferie de l'immeuble se remet à ronronner, me donnant l'impression, lorsque j'étais enfant, que je me trouvais sur un gros navire dans les soutes duquel des ouvriers étaient chargés de remettre du charbon dans la chaudière. Ce bruit, ponctuel, n'était pas agaçant. Bien au contraire. Il faisait organiquement partie de la vie de la maison. De même que les allées et venues de l'ascenseur. Ou encore tout le chahut dans le hall d’entrée aux heures de pointe.
Je suis assis dans le grand salon décoré de lourds meubles en bois marocains, sculptés d'arabesques. De gros tapis colorés rendent ce lieu feutré. Comme les gros rideaux rouges qui me faisaient penser à des rideaux de théâtre. Oui, c'est un peu comme si, au seuil du grand salon, on était face à une scène de théâtre. Des rideaux qui s'ouvraient sur une pièce ô combien quotidienne et banale qui était celle de la vie de deux personnes: mon grand-père et ma grand-mère. La régularité des heures et des jours dans cet appartement était devenue un repère, un havre de paix où j'aimais venir me ressourcer. Ce salon était également la chambre à coucher de mon grand-père. Dans le fond, trônait un lit colossal, marocain, lui aussi, qu'il recouvrait chaque matin d'un couvre-lit brun qui ressemblait à la peau du yéti. Je n'ai jamais vu ce lit défait. C'est un détail me direz-vous. Il n'en était pas moins révélateur, à mes yeux, d'une composante du caractère de cet homme. D'une certaine manière de ne pas se laisser aller. D'un certain ordre qu'il mettait dans sa vie.
Je suis assis dans le grand salon, dans le fauteuil où mon grand-père avait l'habitude de s'asseoir. En face du mur où étaient accrochés deux tableaux qu'il avait peint au Maroc. C'était en quelque sorte comme deux fenêtres ouvertes sur tout un pan de sa vie. L'un de ces tableaux représente une place qu'il avait peinte à l'ombre d'un eucalyptus. On voit d'ailleurs les branches retomber sur l'avant du tableau. Sur l'autre toile, un chemin mène à la mer. Un petit âne chargé d'un lourd fardeau y chemine. Je sais que le vieil homme passait des heures à les contempler.
Tous ces petits éléments que j'évoque trop brièvement tentent de rendre compte de l'épaisseur de ces lieux. Qui étaient imprégnés de la présence de mes grands-parents. Je les évoque tout en sachant que les mots seront toujours insuffisants pour décrire tout ce que j'ai pu y percevoir de manière informulée. Ce que j'ai pu éprouver dans ce salon, seuls ceux qui s'y sont trouvés auront pu, peut-être, l'apprécier. Pour tout autre, ce n'est qu'une coquille vide qui flotte sur les mots de cette chronique. Les quelques photographies qui me restent ne pourraient que rendre compte de la topographie des lieux. Je ressens pourtant le besoin d'en parler. Non pas pour conserver le souvenir d'une époque révolue - à quoi bon - mais plutôt pour partager un vécu qui a avoir, tout du moins c'est ce qu'il me semble, avec celui de beaucoup. De me mettre en relation avec d'autres qui ont eu un grand-père et une grand-mère qui ont compté pour eux. Partager pour rappeler à d'autres une expérience commune. Ou une expérience différente. Ce qui est encore une manière d'enrichir les multiples facettes d'une même réalité. De favoriser le dialogue. Avec soi-même tout d'abord. Et ce qui fait nos vies. Sa substance intime.
Aujourd'hui les rideaux rouges se sont refermés. Mais dans les coulisses de ma mémoire, mon grand-père et ma grand-mère sont assis là, dans le grand salon.
Je suis assis dans le grand salon décoré de lourds meubles en bois marocains, sculptés d'arabesques. De gros tapis colorés rendent ce lieu feutré. Comme les gros rideaux rouges qui me faisaient penser à des rideaux de théâtre. Oui, c'est un peu comme si, au seuil du grand salon, on était face à une scène de théâtre. Des rideaux qui s'ouvraient sur une pièce ô combien quotidienne et banale qui était celle de la vie de deux personnes: mon grand-père et ma grand-mère. La régularité des heures et des jours dans cet appartement était devenue un repère, un havre de paix où j'aimais venir me ressourcer. Ce salon était également la chambre à coucher de mon grand-père. Dans le fond, trônait un lit colossal, marocain, lui aussi, qu'il recouvrait chaque matin d'un couvre-lit brun qui ressemblait à la peau du yéti. Je n'ai jamais vu ce lit défait. C'est un détail me direz-vous. Il n'en était pas moins révélateur, à mes yeux, d'une composante du caractère de cet homme. D'une certaine manière de ne pas se laisser aller. D'un certain ordre qu'il mettait dans sa vie.
Je suis assis dans le grand salon, dans le fauteuil où mon grand-père avait l'habitude de s'asseoir. En face du mur où étaient accrochés deux tableaux qu'il avait peint au Maroc. C'était en quelque sorte comme deux fenêtres ouvertes sur tout un pan de sa vie. L'un de ces tableaux représente une place qu'il avait peinte à l'ombre d'un eucalyptus. On voit d'ailleurs les branches retomber sur l'avant du tableau. Sur l'autre toile, un chemin mène à la mer. Un petit âne chargé d'un lourd fardeau y chemine. Je sais que le vieil homme passait des heures à les contempler.
Tous ces petits éléments que j'évoque trop brièvement tentent de rendre compte de l'épaisseur de ces lieux. Qui étaient imprégnés de la présence de mes grands-parents. Je les évoque tout en sachant que les mots seront toujours insuffisants pour décrire tout ce que j'ai pu y percevoir de manière informulée. Ce que j'ai pu éprouver dans ce salon, seuls ceux qui s'y sont trouvés auront pu, peut-être, l'apprécier. Pour tout autre, ce n'est qu'une coquille vide qui flotte sur les mots de cette chronique. Les quelques photographies qui me restent ne pourraient que rendre compte de la topographie des lieux. Je ressens pourtant le besoin d'en parler. Non pas pour conserver le souvenir d'une époque révolue - à quoi bon - mais plutôt pour partager un vécu qui a avoir, tout du moins c'est ce qu'il me semble, avec celui de beaucoup. De me mettre en relation avec d'autres qui ont eu un grand-père et une grand-mère qui ont compté pour eux. Partager pour rappeler à d'autres une expérience commune. Ou une expérience différente. Ce qui est encore une manière d'enrichir les multiples facettes d'une même réalité. De favoriser le dialogue. Avec soi-même tout d'abord. Et ce qui fait nos vies. Sa substance intime.
Aujourd'hui les rideaux rouges se sont refermés. Mais dans les coulisses de ma mémoire, mon grand-père et ma grand-mère sont assis là, dans le grand salon.
La vieille dame
C'était une très vieille dame qui habitait une vieille maisonnette. Elle y avait toujours habité, avec lui, mais lui, il était parti avant. Ici, elle se souvenait, les jours heureux, l'accouchement de son premier fils dans la chambre à coucher, les amis réunis autour de la grande table de la cuisine, les jeux des enfants dans le jardin, la balançoire accrochée au pommier, le potager. Puis, les rires s’étaient atténués jusqu'à l'arrivée des petits-enfants.
Elle vivait là, toute seule. Elle veillait chaque soir à fermer les persiennes. Parfois, elle s'asseyait sur le petit banc en pierre qui était à côté de l'entrée pour dire bonsoir à la lune, au renard. Elle entendait au loin le clocher qui sonnait l'heure. Et, plus loin, les rumeurs de la ville qui se rapprochaient de plus en plus. On lui avait déjà écrit pour lui annoncer qu'un nouveau quartier allait être construit. Qu'il faudrait songer à partir. Elle s'y était attendue. Des messieurs en cravate étaient même venus la voir pour lui expliquer la situation, lui montrer des plans avec des immeubles et des routes. Des plans sur lesquels, bien entendu, sa maison ne figurait plus. Elle ne s'en était pas étonnée. Elle savait bien que c'est parce que tout fini, que tout peut commencer. Elle avait fait sienne cette parole de Saint François de Sales:
-"Heureux celui qui croît là où il a été semé."
Ici, elle avait accompli ce qui devait l'être. Cette maison avait connu des heures fécondes, elle avait été un havre de paix pour beaucoup, un lieu de partage. Quatre beaux enfants avaient pu grandir dans ce foyer en toute confiance - la confiance, cet autre liquide amniotique, si nécessaire pour la croissance. Puis y revenir pour raconter leur enfance à leurs enfants.
-"Tu vois, c'est dans cet arbre que nous avions construit une cabane avec ton grand-père."
Oui, ce qui devait être accompli, l'avait été.
Tant et si bien, qu'un jour où elle était sur le pas de la porte, vêtue d'un imperméable jaune, s'éreintant les yeux pour trouver la clé du logis, un ange s’était introduit tout doucement dans la serrure de son âme.
Et c'est ainsi qu'en quelques jours, les arbres du jardin furent massacrés, démembrés par d'énormes machines dont la gueule d'acier grondante arrachait les branches comme des bras, pour ensuite traîner les cadavres sur le sol. Puis vint le tour de la maison qu'on creva méticuleusement. Chaque pièce, chargée de tant d'histoires intimes, fut impudiquement exposée au grand jour. Le toit s'effondra sur la chambre à coucher qui s'effondra elle-même sur la cuisine. Les heures où on avait aimé et rêvé se trouvèrent entassées sur les confitures et les verrées. On fit des petits tas en séparant le bois de la pierre et de l'acier. De gros camions vinrent emporter le tout par petits paquets, comme autant de pièces d'un puzzle qui constituaient les fondations d'une vie. Peut-être aurions-nous pu voir au sommet de la benne une balançoire qui riait encore, au milieu des gravats.
Aujourd'hui, certains habitants attentifs du nouveau quartier ont remarqué une merlette qui chante sur le tulipier nouvellement planté.
Elle vivait là, toute seule. Elle veillait chaque soir à fermer les persiennes. Parfois, elle s'asseyait sur le petit banc en pierre qui était à côté de l'entrée pour dire bonsoir à la lune, au renard. Elle entendait au loin le clocher qui sonnait l'heure. Et, plus loin, les rumeurs de la ville qui se rapprochaient de plus en plus. On lui avait déjà écrit pour lui annoncer qu'un nouveau quartier allait être construit. Qu'il faudrait songer à partir. Elle s'y était attendue. Des messieurs en cravate étaient même venus la voir pour lui expliquer la situation, lui montrer des plans avec des immeubles et des routes. Des plans sur lesquels, bien entendu, sa maison ne figurait plus. Elle ne s'en était pas étonnée. Elle savait bien que c'est parce que tout fini, que tout peut commencer. Elle avait fait sienne cette parole de Saint François de Sales:
-"Heureux celui qui croît là où il a été semé."
Ici, elle avait accompli ce qui devait l'être. Cette maison avait connu des heures fécondes, elle avait été un havre de paix pour beaucoup, un lieu de partage. Quatre beaux enfants avaient pu grandir dans ce foyer en toute confiance - la confiance, cet autre liquide amniotique, si nécessaire pour la croissance. Puis y revenir pour raconter leur enfance à leurs enfants.
-"Tu vois, c'est dans cet arbre que nous avions construit une cabane avec ton grand-père."
Oui, ce qui devait être accompli, l'avait été.
Tant et si bien, qu'un jour où elle était sur le pas de la porte, vêtue d'un imperméable jaune, s'éreintant les yeux pour trouver la clé du logis, un ange s’était introduit tout doucement dans la serrure de son âme.
Et c'est ainsi qu'en quelques jours, les arbres du jardin furent massacrés, démembrés par d'énormes machines dont la gueule d'acier grondante arrachait les branches comme des bras, pour ensuite traîner les cadavres sur le sol. Puis vint le tour de la maison qu'on creva méticuleusement. Chaque pièce, chargée de tant d'histoires intimes, fut impudiquement exposée au grand jour. Le toit s'effondra sur la chambre à coucher qui s'effondra elle-même sur la cuisine. Les heures où on avait aimé et rêvé se trouvèrent entassées sur les confitures et les verrées. On fit des petits tas en séparant le bois de la pierre et de l'acier. De gros camions vinrent emporter le tout par petits paquets, comme autant de pièces d'un puzzle qui constituaient les fondations d'une vie. Peut-être aurions-nous pu voir au sommet de la benne une balançoire qui riait encore, au milieu des gravats.
Aujourd'hui, certains habitants attentifs du nouveau quartier ont remarqué une merlette qui chante sur le tulipier nouvellement planté.
La sieste
-"Moi, je ne fais jamais la sieste."
Voilà un malheureux ! Quel dommage de s'amputer d'un petit plaisir si bienfaisant. De ne pas savoir s'abandonner au cœur d'une chaude après-midi d'été à un moment de pure régénération. Mais, je veux bien l'admettre: ce n'est pas donné à tout le monde. Il est nécessaire d'avoir certaines prédispositions natives et un peu de philosophie.
Inversement à une idée préconçue et largement répandues chez les actifs, cette petite école buissonnière, cette évasion du calendrier des devoirs du jour est tout sauf du temps perdu. Au contraire. C'est faire le choix de quelques minutes fécondes où on s'abandonne pour se laisser agir.
Les adeptes de ces moments de fausse oisiveté connaissent bien tout le bénéfice qu'on en retire. Tout d'abord, cette brève interruption offre un calibrage incomparable de toutes nos facultés. Il est bon parfois de laisser le corps procéder par lui-même à ces petits réglages que notre volonté peine bien souvent à effectuer. Que de fois je suis sorti d'une sieste apaisé, les yeux perlés d'enfance, les idées nettes, avec la tranquille assurance que la suite de ma journée me serait profitable, que le cap était clair. J'allais pouvoir aborder la fin de l'après-midi et la soirée en étant pleinement présent à moi-même. Je sentais que quelque chose de plus m'avait été donné. Une certaine disposition sereine qui me permettrait d'accueillir toute chose avec un regard frais. Une sieste offre un éveil au sein d'une journée. Un réveil qui n'est pas aussi conséquent que celui du matin. Elle nous offre un voyage plus léger. Elle ne met pas forcément en branle toute la lourde machinerie des songes. Elle nous permet de rêver au présent de nous-mêmes, sans remuer nos origines cosmiques.
Tous les actifs vous diront du haut de leur bonne conscience angoissée qu'ils n'ont pas le temps de s'arrêter. Qu'ils ont beaucoup trop de choses à faire. Qu'ils ne peuvent pas s'offrir ce luxe, eux. Ils n'ont pas compris qu'il était de leur responsabilité d'oser lâcher prise, que personne ne le ferait jamais pour eux. C'est même une décision courageuse d'oser se laisser aller et de découvrir que notre être peut nous réparer, peut nous apaiser. Que quelque chose en nous a des réponses pour nous, souvent bien plus pertinentes que celles que nous avions nous-mêmes imaginées. Qu'elles nous sont données, pour autant que l'on soit capable de les accepter. Une simple sieste permet d'en faire l'expérience.
Dans une société où l'individu est contraint de se malmener pour tenir, pour rester dans la course à tout prix, en s'affligeant un stress inhumain, en développant des névroses, je ne crois pas qu'une sieste soit un luxe. Non, je la vois plutôt comme un havre de paix et une preuve de confiance dans la vie et dans son corps. Par exemple, cet homme qui ne supporte plus la pression à laquelle il est soumis, pareil à un perroquet dans sa cage qui devient fou et se met à se mutiler, bénéficierait lors d'une sieste d'un moment où la porte de sa prison s'ouvrirait. Ce qui lui permettrait de s'envoler et d'éprouver qu'il est bien plus grand, bien plus vaste que l'étau dans lequel il se broie.
Epilogue de cette chronique: rien ne sert de courir, il faut siester à temps.
Voilà un malheureux ! Quel dommage de s'amputer d'un petit plaisir si bienfaisant. De ne pas savoir s'abandonner au cœur d'une chaude après-midi d'été à un moment de pure régénération. Mais, je veux bien l'admettre: ce n'est pas donné à tout le monde. Il est nécessaire d'avoir certaines prédispositions natives et un peu de philosophie.
Inversement à une idée préconçue et largement répandues chez les actifs, cette petite école buissonnière, cette évasion du calendrier des devoirs du jour est tout sauf du temps perdu. Au contraire. C'est faire le choix de quelques minutes fécondes où on s'abandonne pour se laisser agir.
Les adeptes de ces moments de fausse oisiveté connaissent bien tout le bénéfice qu'on en retire. Tout d'abord, cette brève interruption offre un calibrage incomparable de toutes nos facultés. Il est bon parfois de laisser le corps procéder par lui-même à ces petits réglages que notre volonté peine bien souvent à effectuer. Que de fois je suis sorti d'une sieste apaisé, les yeux perlés d'enfance, les idées nettes, avec la tranquille assurance que la suite de ma journée me serait profitable, que le cap était clair. J'allais pouvoir aborder la fin de l'après-midi et la soirée en étant pleinement présent à moi-même. Je sentais que quelque chose de plus m'avait été donné. Une certaine disposition sereine qui me permettrait d'accueillir toute chose avec un regard frais. Une sieste offre un éveil au sein d'une journée. Un réveil qui n'est pas aussi conséquent que celui du matin. Elle nous offre un voyage plus léger. Elle ne met pas forcément en branle toute la lourde machinerie des songes. Elle nous permet de rêver au présent de nous-mêmes, sans remuer nos origines cosmiques.
Tous les actifs vous diront du haut de leur bonne conscience angoissée qu'ils n'ont pas le temps de s'arrêter. Qu'ils ont beaucoup trop de choses à faire. Qu'ils ne peuvent pas s'offrir ce luxe, eux. Ils n'ont pas compris qu'il était de leur responsabilité d'oser lâcher prise, que personne ne le ferait jamais pour eux. C'est même une décision courageuse d'oser se laisser aller et de découvrir que notre être peut nous réparer, peut nous apaiser. Que quelque chose en nous a des réponses pour nous, souvent bien plus pertinentes que celles que nous avions nous-mêmes imaginées. Qu'elles nous sont données, pour autant que l'on soit capable de les accepter. Une simple sieste permet d'en faire l'expérience.
Dans une société où l'individu est contraint de se malmener pour tenir, pour rester dans la course à tout prix, en s'affligeant un stress inhumain, en développant des névroses, je ne crois pas qu'une sieste soit un luxe. Non, je la vois plutôt comme un havre de paix et une preuve de confiance dans la vie et dans son corps. Par exemple, cet homme qui ne supporte plus la pression à laquelle il est soumis, pareil à un perroquet dans sa cage qui devient fou et se met à se mutiler, bénéficierait lors d'une sieste d'un moment où la porte de sa prison s'ouvrirait. Ce qui lui permettrait de s'envoler et d'éprouver qu'il est bien plus grand, bien plus vaste que l'étau dans lequel il se broie.
Epilogue de cette chronique: rien ne sert de courir, il faut siester à temps.
Traitement de texte
On m'a conseillé d'écrire mes textes directement à l'ordinateur. Avec ce qu'on appelle un "traitement de texte". Rien que le nom en dit long. J'ai essayé. Je n'y suis pas arrivé. C'était comme si mes mots ne pesaient plus rien. Peut-être est-ce dû au fait que, pouvant les traiter en même temps que je les écris, je ne parviens pas à suivre l'évolution de mon travail. Je coupe, je colle, je déplace, bref, je perds mon cheminement.
L'outil ne me paraît pas conçu pour accueillir la naissance d'un texte. La machine m'handicape. Comme si j'étais sous assistance inspiratoire. Pour les nomades que sont les écrivains baladeurs, tout cet attirail est inadapté et trop technologique. Alors qu'un simple petit bout de crayon et un carnet me permettent, en une fraction de seconde, au coin d'une rue, de gribouiller les quelques mots qui tombent dans mon escarcelle. J'ai besoin de voir les copeaux de mots sur ma page. J'aime utiliser les outils de l'artisan, des outils de tous les jours, que je tutoie, qui me sont familiers. Que je peux emmener partout avec moi. Qui me connaissent depuis longtemps. Un crayon, de l'encre, du papier, une règle en bois. J'ai besoin d'écrire mon texte à pied, de sentir les irrégularités du chemin sous mes semelles. Devant mon ordinateur, j'ai l'impression de filer à toute allure sur une autoroute. Ou d'écrire des textes hors-sol, sans racines profondes.
L'utilisation d'un clavier constitue une bonne gymnastique des phalanges, certes. Mais la position du corps ne me convient pas. Je dois me tenir bien droit devant l'écran comme en face d'un caporal. Sans quoi les maux de dos me rappellent à l'ordre. L'écran m'éloigne de mon texte, qui me devient étranger. J'ai l'impression de me relire dans un prompteur. Malgré les très jolis caractères qui sont à ma disposition, je me sens aliéné. L'empreinte digitale de mon psychisme doit se mouler dans des fontes prédéfinies, sur une fausse page blanche qui éclaire mon visage d'une lumière blafarde. Je n'éprouve pas la sensation physique d'écrire, penché sur une feuille, dans une circularité organique qui va de ma tête à ma main pour revenir à mon regard. Les mots, comme le sang dans le corps, ont leur propre circuit. Tandis que face à mon écran, avec un traitement de texte qui m'offre des dizaines de fonctionnalités sous forme de petites icônes, je suis comme un pilote dont l'avion ne décolle pas. Ou bien, j'ai le sentiment de devoir me tenir dans une position de yoga qui fait mal. Je n'ai pas le plaisir de tenir ma plume entre mes doigts, comme un instrument de haute précision, je ne sens pas le frottement du bec sur la page, la résistance du papier, je n'entends pas le petit grattement que font mes arabesques sur la feuille. Je ne perçois que le tapage plastique des mes doigts qui frappent sur le clavier pour produire une écriture mitraillette. Oui, qui frappent. D'ailleurs, ne parle-t-on pas de vitesse de frappe? Entre le clavier et la plume, un monde! Devant mon écran d'ordinateur, j'ai l'impression d'assister à la mauvaise comédie de ma propre écriture.
Je pense que je peux également expliquer cette résistance intime par le fait que tout ce dont je tente de rendre compte dans mes petites chroniques est comme une évasion d'un monde hyper-informatisé, hyper-technologique. Pour dire, à travers le quotidien, tout ce qui échappe à la mécanisation. D'où ma réticence à utiliser un traitement de texte pour évoquer nos petites libertés humaines. J'aurais l'impression qu'elles seraient récupérées par le système, mises en boîte.
Pour bien écrire, j'ai besoin de me pencher sur ma page, comme une mère qui allaite son enfant.
L'outil ne me paraît pas conçu pour accueillir la naissance d'un texte. La machine m'handicape. Comme si j'étais sous assistance inspiratoire. Pour les nomades que sont les écrivains baladeurs, tout cet attirail est inadapté et trop technologique. Alors qu'un simple petit bout de crayon et un carnet me permettent, en une fraction de seconde, au coin d'une rue, de gribouiller les quelques mots qui tombent dans mon escarcelle. J'ai besoin de voir les copeaux de mots sur ma page. J'aime utiliser les outils de l'artisan, des outils de tous les jours, que je tutoie, qui me sont familiers. Que je peux emmener partout avec moi. Qui me connaissent depuis longtemps. Un crayon, de l'encre, du papier, une règle en bois. J'ai besoin d'écrire mon texte à pied, de sentir les irrégularités du chemin sous mes semelles. Devant mon ordinateur, j'ai l'impression de filer à toute allure sur une autoroute. Ou d'écrire des textes hors-sol, sans racines profondes.
L'utilisation d'un clavier constitue une bonne gymnastique des phalanges, certes. Mais la position du corps ne me convient pas. Je dois me tenir bien droit devant l'écran comme en face d'un caporal. Sans quoi les maux de dos me rappellent à l'ordre. L'écran m'éloigne de mon texte, qui me devient étranger. J'ai l'impression de me relire dans un prompteur. Malgré les très jolis caractères qui sont à ma disposition, je me sens aliéné. L'empreinte digitale de mon psychisme doit se mouler dans des fontes prédéfinies, sur une fausse page blanche qui éclaire mon visage d'une lumière blafarde. Je n'éprouve pas la sensation physique d'écrire, penché sur une feuille, dans une circularité organique qui va de ma tête à ma main pour revenir à mon regard. Les mots, comme le sang dans le corps, ont leur propre circuit. Tandis que face à mon écran, avec un traitement de texte qui m'offre des dizaines de fonctionnalités sous forme de petites icônes, je suis comme un pilote dont l'avion ne décolle pas. Ou bien, j'ai le sentiment de devoir me tenir dans une position de yoga qui fait mal. Je n'ai pas le plaisir de tenir ma plume entre mes doigts, comme un instrument de haute précision, je ne sens pas le frottement du bec sur la page, la résistance du papier, je n'entends pas le petit grattement que font mes arabesques sur la feuille. Je ne perçois que le tapage plastique des mes doigts qui frappent sur le clavier pour produire une écriture mitraillette. Oui, qui frappent. D'ailleurs, ne parle-t-on pas de vitesse de frappe? Entre le clavier et la plume, un monde! Devant mon écran d'ordinateur, j'ai l'impression d'assister à la mauvaise comédie de ma propre écriture.
Je pense que je peux également expliquer cette résistance intime par le fait que tout ce dont je tente de rendre compte dans mes petites chroniques est comme une évasion d'un monde hyper-informatisé, hyper-technologique. Pour dire, à travers le quotidien, tout ce qui échappe à la mécanisation. D'où ma réticence à utiliser un traitement de texte pour évoquer nos petites libertés humaines. J'aurais l'impression qu'elles seraient récupérées par le système, mises en boîte.
Pour bien écrire, j'ai besoin de me pencher sur ma page, comme une mère qui allaite son enfant.
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J'ai lu «Une si belle image» de Katherine Pancol, sans sourciller, jusqu'à la dernière page, comme on lirait un long article du maga...