Sur un air de jazz

La bicyclette s’est envolée dans le champ. L’homme gît au des pâquerettes. Tué sur le coup a dit le médecin. Tragique et banal accident de la route. Fauché par une voiture. Le conducteur ne l’avait pas vu.

Le gendarme ramasse le baladeur du cycliste sur le sol. Il est encore allumé. Il approche le casque de son oreille. Ça swing dans l’écouteur. C’est un air de Glenn Miller. Léger et suave. On pense à New York. Le jazz, parfois, ça vous libère temporairement de la gravité des choses. Comme si quelque chose d’enveloppant et de gai flottait dans l’air, qui nous réconcilie avec nous-mêmes.

Peut-être qu’il est mort heureux. Une belle mélodie dans la tête par une belle journée de printemps. Il allait la retrouver. Ou une bande de copains. On est un peu avant l’heure de l’apéro. Sur le chemin qui borde le vignoble.

La foudre

C’était une fin d’après-midi d’été. Il pleuvait en trombe. Il rentrait d’une promenade, détrempé. Le dernier geste qu’on lui avait vu faire fut de saluer son voisin en descendant vers le village. « Il pleut », lui avait-il dit avec un grand sourire.

Puis la foudre s’était abattue. Puis plus rien.

Allait-il peut-être ajouter : « Et il y a de l’orage ». On ne le saura jamais.

C’est é-tonnant de disparaître ainsi, en une fraction de seconde, au milieu d’un incommensurable déchaînement d’énergie. En faisant remarquer cette chose toute simple et si familière : « Il pleut ».

Quelques minutes plus tard, il y aura une éclaircie ; un rayon de soleil percera le rideau humide. Des gouttelettes perlées de lumière continueront de tomber des toits, des arbres. On entendra le bruit de l’eau qui s’écoulera dans les rigoles. La pluie aura cessé. Le monde sera frais et lavé. Le merle se remettra à chanter.

Il aura plu.

Pénombre

Non. N'allume pas encore la lampe. La fin du jour a des choses à nous dire. Tandis que la lumière décroît, les objets autour de nous se fondent dans l'obscurité. La table, le lourd buffet, la lampe elle-même, se parent de nuit. Mais nous n'avons pas besoin de les voir pour sentir leur présence familière. Le temps balance entre le tic-tac mécanique de l'horloge et le ronronnement du chat couché sur tes genoux. Un craquement se fait entendre dans la poutraison. Tout est calme et serein. Apaisé. Discret. Trop de jour nous retient à la surface des choses. La pleine lumière oblitère ces paroles que la pénombre favorise. Dans l'obscurité, on se voit moins; on s'entend mieux.

Peut-être même t'endormiras-tu, t'abandonnant à la douceur de ce début de soirée qu'est venu annoncer le merle. Je resterai silencieux. Veillant sur ton sommeil. Par moment, j'entendrai ta respiration se faire plus profonde. Comme si tu t'enfonçais dans des couches plus intimes de ton être. Pour rejoindre cet autre corps, fait de rêves.

Pendant ce temps-là, le Jura, comme un buvard, pompe l'encre du soir qui s'est arrêtée à la frange des sommets qui fibrille de nuit. Et bientôt, l'encrier tout entier se déversera sur ses pentes pour se répandre sur la campagne et le petit village.

Je profite de cette paix du soir. Il sera toujours bien assez tôt pour allumer.

Retrouvailles

L'accueillir avec elle. La voir courir vers elle, lorsqu'elle l'aperçoit à la sortie du travail. Voilà ce qu'il aime, ce qu'il a toujours aimé, un instant qui pourrait se répéter encore, et encore, et encore. Ce ne serait jamais assez. Ce ne sera jamais assez. Il le sait maintenant. Toutes les saisons de la vie d'un homme, tous les jours qui lui sont donnés, même s'il avait cent vies de plus, ne suffiraient pas à épuiser cette joie.

Il se prépare. Il se fait beau. Il fait beau le monde autour de lui. Tout est plus léger et plus joyeux. Ou est-ce simplement son cœur qui bat plus fort? Il se réjouit. Elle apercevra en rentrant le bouquet de fleurs qu'ils lui ont cueilli. Elle lira le petit billet sur lequel il est écrit que ce soir deux grands chefs lui mitonneront un petit plat, rien que pour elle. Ils lui raconteront leurs escapades, les chevreuils aperçus à l'orée du bois. Elle leur racontera sa journée.

Elle est son havre de paix. Absente il la sent paradoxalement présente. Intensément proche. Comme si un dialogue ininterrompu avec la part la plus intime de leur relation se poursuivait. S'intensifiait même. L'accompagnant dans sa journée. Et mobilisant la meilleure part de lui-même. On repousse les limites au-dedans de soi, on fait de la place pour dresser la tente des retrouvailles. Déploiement intérieur. Petit rite familier. Parce qu'il ne veut pas laisser s'échapper ces moments. Parce qu'elle est importante pour lui.

Mais voilà qu'il est bientôt l'heure. "Viens, on va chercher maman!"

La rature

Une rature n’est pas un raté. Elle n’est pas une négation, pas plus qu’elle n’est un retour en arrière. On rature de gauche à droite, dans un mouvement qui se poursuit vers l’avant. C’est un échelon vers le mieux dire. Raturer de droite à gauche, c’est une manière de prendre de l’élan, de tendre les ressorts pour mieux rebondir.

Une rature n’est pas seulement la suppression d’une faute, d’un mot mal dit. C’est le terreau sur lequel la phrase future germera. Les ratures sont au manuscrit ce que le compost est au potager. Une rature est une incision dans le verbe, un coup de scalpel. Une opération scripto-chirurgicale pour ôter des mots nécrosés et rejoindre le tissu sain. Reste ensuite la trace d’une suture, une cicatrice de la pensée. Une rature, c’est un petit événement, un incident sur la page. Les marques de la vie de l’écriture en somme.

La rature du traitement de texte est un nettoyage virtuel. La trace de l’effort est perdue. Couper, copier, coller. La page est lisse, sans accroc, faisant table rase de tous les tours et détours. La page est toujours propre, un peu trop propre. On avance dans l’oubli des marches précédentes. Les pas ne laissent plus d’empreintes. Le petit Poucet a intérêt à avoir un GPS au lieu d’un calame.

Car une rature raconte un parcours, des tâtonnements, des essais, des doutes. C’est du texte ravalé. La rature noircit, elle fait de la nuit sur ce qui a été porté au jour. C’est une crevasse, un petit gouffre dans le défilement des syllabes. Un retour à l’informe. C’est un petit meurtre alphabétique, un coup d’épée qui embroche une phrase au bout du fleuret. Zac, zac. L’auteur regarde les mots étendus morts sur la page. La rature est la marque visible d’une émotion que l’on sculpte, comme les copeaux qui gisent sur le sol dans l’atelier du luthier. C’est de la matière enlevée pour obtenir la courbe la plus pure et la plus précise possible. Les ratures sont les déchets nobles de l’écrivain. Leur chrysalide verbale. Le texte imprimé est une mue qui laisse derrière elle les phrases hoquetantes, inachevées, les tâtonnements de l’auteur en quête du bien dire.


Les ratures sont émouvantes. Voyez cette belle page manuscrite exposée dans la vitrine du musée. Une seule page, d’une blancheur éclatante, sur fond noir, alors que la lumière alentour est tamisée, mordorée. On reconnaît l’écriture de Fargue, Ramuz, Valéry, Proust. La rature rend vivante le trajet du regard. La feuille de papier est ennoblie par le travail manuel du poète. Nous assistons à un petit spectacle intime, silencieux : celui de la Pensée.


Aux amoureux des belles ratures, je ne peux que recommander la visite de la Fondation Bodmer:
http://www.fondationbodmer.org

La branche de prunier

Branche de prunier coupée fleurit quand même. J’observe dans le vase les bourgeons qui explosent en pétales aurorés, comme des gouttes de sang claires. Cette branche guillotinée contient donc assez de vie pour poursuivre le travail de l’arbre dont elle est détachée. Car il est dans la nature des choses de la nature d'assumer fidèlement jusqu'à leur terme la tâche confiée, dans la forme donnée pour la réaliser.

Songeur, je me demande quelle est la tâche qu’on nous a confiée, à nous, dans le vase d’une société qui s’acharne méticuleusement à couper nos racines.

Quel est notre fleurir humain quand on nous détache de l’arbre ?

Maudit mal dire

Il y a des choses qu’on aimerait pouvoir exprimer. Mais on voit bien qu’elles sont au-dessus de nos capacités. Ou nous au-dessous d’elles. Ce n’est pas qu’elles soient trop compliquées. Au contraire, c’est nous qui compliquons tout, embourbés dans nos doutes, nos craintes, notre manque de confiance pour les dire.

Pourtant, on les sent si bien ces choses. Elles sont juste là, à portée de main, à portée de regard, de cœur. Ce sont les mots qui ne viennent pas. Pas les bons mots. Pas dans le bon ordre. Pas dans le bon rythme. La note sonne juste dans notre esprit, mais le son que l’on reproduit sonne faux. On ressemble un pianiste débutant qui serait face une partition qu’il aime. Qu’il aime tant ! Mais qui est trop difficile pour lui. Les doigts ne parviennent pas à suivre. Il lui manque la souplesse du poignet. Sa technique est trop approximative. Son métronome intérieur bat une mesure branlante. Il en devient fou à pleurer des deux oreilles. Il sait qu’il a peu de chances d’être un jour à la hauteur de ces sonates, fugues et toccata. Il le sait, car il a maintes et maintes fois eu l’occasion d’écouter les maîtres au travail. Là, tout n’est que légèreté, fluidité, rigueur et précision. Les notes s’envolent avec évidence de la partition. Elles ne sont pas juste reproduites : elles sont métamorphosées. L’interprète engage une conversation intime avec le compositeur. Allant même parfois au-delà des espoirs de ce dernier. Tandis que lui, il laboure maladroitement la page. Il peine, malgré sa passion et son travail acharné. Les petits pieds qui dansent sur la partition, devant lui, ont des bottes de plomb sous ses doigts. Certains semblent condamnés à porter un scaphandrier alors que d’autres sont ailés.

Mais pourtant, malgré toutes nos déficiences, ça vibre fort dedans! Le frémissement est bien là. Cette petite accélération dans notre cœur, ce déchirement intérieur, cette joie qui nous submerge, ces ondes qui se propagent en nous lorsque nous entrons en contact avec ce qu’on aime. Tout ceci vit d’une vie bien réelle. Alors on va tout de même essayer. Ce ne sera que ça. On veillera à ne pas s’attaquer à des morceaux trop difficiles. Ce sera boiteux. Sûrement dérisoire au regard des gens avertis. (Avertis de quoi d’ailleurs ? Par qui ? Que ressentent-ils eux-mêmes de ce qu’autrui peut ressentir ?). Peut-être qu’à force de travail on réussira à s’en approcher. Et puis, de toute façon, on ne pourrait pas faire autrement. Car l’essentiel, tout notre trésor, est là. Et on a décidé de ne pas passer à côté de soi. Au contraire, on a décidé de donner sa chance au meilleur de soi.

Ce ne sera qu’un chemin de traverse, un petit sentier, tracé quelque part. Peu importe. Ce sera notre sentier. Et peut-être, un jour, quelqu’un d’autre poursuivra ce travail, le dira un peu mieux, le portera un peu plus loin, au milieu de la gerbe foisonnante du quotidien.

Les oiseaux malades

Ils auront tué le chant sur la terre et dans le ciel. Sur terre, ils auront tué le chant d’amour entre les êtres en quatre lettres : S.I.D.A. Ils auront fait de cet autre à qui je veux dire mon amour, un suspect. Ils auront entravé notre liberté et notre confiance réciproque. Ils l’auront rendu testable. Latex or not latex. La grande faucheuse a pris la forme du sexe. La mort par là où devait passer la vie. Fléau fécond. Sang suspect. Finis les pactes d’alliances juvéniles signés à l’encre rouge. Serments aseptisés. Toi, à qui je devrai peut-être un jour sauver la vie, tu peux me donner la mort. Et cet enfant que je prends dans mes bras. Bourgeon condamné. Innocence à double tranchant, fruit d’un moment de tendresse pourrie. Nos intimités potentiellement vénéneuses. Adam et Eve se couvrant d’une feuille de vigne, prémices du préservatif ? Paradis perdu. Ta santé, ton éclatante beauté que je désire ne me sont plus d’aucune assurance. Un corps sain dans un esprit sain… qu’est-ce à dire ? Le nord à la dérive.

Alors j’ai levé les yeux vers le ciel, pour voir les oiseaux de l’aurore devenu les oiseaux de l’horreur. Le merle, la poule, le cygne, toutes ces présences familières et rassurantes, métamorphosées en bêtes apocalyptiques, des rats du ciel, peste ailée. Hitchcock comme des contes prémonitoires. Mais jusqu’où, jusqu’où irons-nous, pour nous condamner sur cette terre et en faire un enfer ? Prédateurs morbides, déséquilibrés. Ne plus pouvoir dire à son enfant : « Regarde ce cygne qui dort sur le rivage »… épave plumée.

Ainsi, ils auront créé des barreaux de fer brut, de fer dur, de fer inhumain, et ils s’y sont enfermés, enfermant avec eux tout ce qui a le regard de l’innocence, les animaux, les enfants, le faible et le fort, oui, même le fort (alors le faible…). Et ils voguent à travers le monde verdoyant, dans leur cage, observant avidement à travers les barreaux tout ce qui leur reste à soumettre à leur orgueil et à leur inexorable loi de mort prématurée. Empêtré dans leur boue informe, ils auront coupé les ailes de tout ce qui rêve.

Mais le chant du merle, quand même.

Nuit d'incompréhension

Elle:

- Tu m’enfermes dans la nuit de ton incompréhension, dans la nuit de ton ignorance. Cherches-tu même encore à savoir qui je suis ? Ma liberté s’assombrit à ton contact. Tu m’accueilles dans une maison où le feu n’est plus allumé, où la pièce n’est plus chauffée. Et comment pourrais-tu la chauffer cette pièce ? Ton âtre est propre. Tu as veillé à nettoyer le lit de cendres dans lequel gisait, peut-être, la braise d’un feu nouveau. L’espoir pour nous de retrouver un peu de chaleur dans nos gestes, dans nos étreintes, dans nos paroles glacées par l’habitude. Tes mots sont gelés et mon cœur n’a plus la force de les faire fondre pour comprendre ce qui nous arrive.

J’ai froid à ton contact, engloutie dans le gouffre sans fond de ton mutisme.

Lui:

- Je vis avec tout ça en moi que je n’ose pas te dire, par pudeur, parce que je ne l’ai jamais dit et que de ne pas dire est devenu mon parler. Je vis avec tout ça en moi qui s’agite et se convulse comme un bourgeon sous l’écorce. Je vis avec tout ça en moi qui sourd, si proche qu’on en entend le battement à travers la paroi de mon silence. Tant de nuit qui ne se lève pas. Juste là, au bord de mes lèvres. Je te vois t’éloigner, je sens dans mon corps les racines de notre union qui s’arrachent comme un arbre déraciné, et ça explose dans mon corps comme des mottes de chair mutilée par nos déchirements.

Je lis la douleur sur ton visage et tes yeux qui cherchent sur mes lèvres des silences qui te font souffrir. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à te parler. Pourquoi ?

J’allais te dire…

Elle:

-Mais quand ? Quand ? Pourquoi ? Pourquoi ?



Il aurait suffi peut-être d’un peu de soleil, du chant du merle à l’aube, d’une prairie traversée les pieds mouillés par la rosée, d’un sourire complice. Mais c’est l’hiver dans leur cœur, corps engourdis. L’amour est un feu qui s’entretient et se nourrit avant les grands froids. Quelques fagots, quelques brindilles jetés de temps à autre dans l’âtre. Pourvu qu’on n’oublie pas.

Voilà tout ce que ce couple, assis sur un banc, auréolé d’un silence de plomb, semblait se dire sans parvenir à se rejoindre.

Le corbillard

Le corbillard s’arrête à la station essence pour faire le plein, sans quoi il n’avancerait plus. Un corbillard, c’est quand même aussi une voiture. Le véhicule noir arrive donc devant une pompe, au milieu des néons, des lampions et du lion en plastique qui rugit. A l’arrière, on peut voir une boîte faite de belles planches de chêne, avec tout le barda de fleurs dessus et quelques banderoles imprimées pour l’occasion avec des mots vieux. Car, même avec le mort dedans, le carrosse a besoin de pétrole sous peine de rester en berne. Et alors le passager n’arriverait pas à temps. Chez nous, en toute circonstance, l’essentiel est d’être à l’heure.

Etonnant qu’il faille passer par là sur le chemin de l’ultime demeure. On aurait tendance à s’imaginer ce parcours de manière un peu différente, moins prosaïque. Les voies du Seigneur sont impénétrables parfois, tant elles sont humaines. Comme en témoigne cette halte pour le gas-oil. Notre mort n’a pas d’ange qui le porte au son de trompettes tonitruantes. Si ce n’est le klaxon d’un automobiliste qui passe par là. Encore un peu et on aurait l’impression que le croque-mort va demander à son passager s’il n’a besoin de rien au shop de la station.

C’est un arrêt hors champ. Le convoi reprendra toute sa solennité au moment d’entrer sur le chemin en gravier du petit cimetière. Les cochers auront remis leur casquette et leur veston, resserrer leur cravate. Mais pour l’instant, qu’importe ? Personne ne les voit. La famille n’est pas là. Si ce n’est le principal intéressé : le défunt. Mais lui, on ne lui prête plus beaucoup d’attention ici-bas. Il est mort.

Donc, le corbillard a fait le plein. Il va pouvoir faire les derniers kilomètres que le corps ne pourrait plus faire tout seul. Et c’est bien dommage. Car c’est une de ces belles journées du mois de février, une de ces journées qui sentent le printemps, avec une grande douceur dans l’air et une lumière toute légère. Une lumière dorée. Il ne fait même pas froid. S’il était parti de bon matin, il aurait pu être à l’heure pour la cérémonie. Il aurait pris par le petit chemin en terre qui longe le bord du lac. Il se serait arrêté, pour boire une limonade. Peut-être même qu’il aurait mangé une croûte aux champignons. En route, il aurait pu tomber la veste. Une jeune fille en roller lui aurait demandé l’heure. Il se serait excusé. Il n’a pas de montre. Il a tout le temps. Qu’il fait bon vivre. Il aurait certainement souri en voyant un corbillard arrêté à la station essence avec son précieux chargement. Quelle époque saugrenue tout de même ! Et il aurait écouté le merle lancer ses trilles lumineux dans le ciel, comme s’il défiait la mort.

La dame au quignon de pain

Rencontre furtive avec cette dame au vieil imperméable gris et usé. Qui engagea la conversation le premier ? Je ne saurais le dire. Ni ce qui fut dit, d’ailleurs. Il ne m’en reste rien. Ou presque rien, si ce n’est une anecdote qui s’est profondément ancrée dans ma mémoire. Au sujet de la mère de mon interlocutrice, « que l’on voyait toujours avec un quignon de pain dans la main, me dit-elle, c’était amusant. »

Cette femme, avec son quignon de pain dans la main, dont je ne connaissais rien et ne connaîtrai jamais rien, j’en sentis la présence à cet instant. Comme si, ce simple morceau de pain la révélait, lui donnait corps. Bien plus que de longues histoires que l’on aurait pu me raconter à son sujet. D’images héroïques de sa vie, c’est peut-être la seule qui restera. Celle qui fera signe pour tous les proches qui l’ont connue. Un souvenir qui les réunira dans une connivence qu’eux seuls peuvent partager. Une image de si peu, si familière. Contée à la dérobée. Bien plus que des exploits ou des performances, ce sont bien souvent ces petits riens qui subsistent. Souvenirs simples et fragiles dont la mémoire s’imprègne, comme s’il fallait précieusement les protéger car ils portent en eux une part de l’être aimé. Ce sont des images qui vivent en nous de leur vie propre. Elles palpitent.

Aucune hostie n’aurait mieux pu me faire sentir votre présence, Madame.

Les lapins crétins

Les lapins crétins, c'est un peu Benny Hill pour les enfants?